Les Mots Z’Arts Voyageurs (Voyagination)

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 autoportrait bis

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fionavanessa

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Date d'inscription : 18/07/2016

30072016
Messageautoportrait bis

Il y a un peu plus d'un an, j'achevais mon autoportrait, au plus serré. Nouveau rendez-vous devant le miroir.


Je me retrouve devant ce miroir. C'est mon ami. Il me dit tout, y compris ce que je ne veux pas entendre. C'est surtout ça qui en fait un ami d'ailleurs.


Tout cet hiver, tout ce printemps, on m'a donné ce lourd manteau à porter ; interpréter Sonia dans Ce Fou de Platonov. C'est une femme russe, mariée, qui rencontre un maître d'école, Platonov, marié lui aussi, qui aime la bouteille, et les femmes. Toutes les femmes. Elle quitte son mari pour partir avec lui vers une nouvelle vie ; lui ne se supporte pas, alors il est odieux avec elle comme pour qu'elle n'ait pas d'autre choix que de se détourner de lui. Comme pour tuer l'amour dans l'oeuf. Mais elle trouve une autre voie. Tragique.
Peu à peu, après des semaines d'inconfort, car le texte est fait de riens, de petites phrases anodines, j'ai travaillé à faire écho aux mots de Tchekhov. Un pas en avant, deux pas en arrière. Car plus j'approchais, plus je touchais à la douleur. Celle qui enlève le goût à tout. Je me suis empêtrée dans mes propres contradictions, pour comprendre Sonia et Platonov, je me suis connectée à ma propre désespérance pour sonder la leur. Peu à peu, j'ai fait corps. Je leur ai fait de la place. Et quand il a fallu y aller, quand il y a eu du pain sur les planches, j'ai respiré un grand coup. J'ai laissé ma propre misère sortir. Elle a eu les mots de Tchekhov, les poumons et les larmes de Fiona pour sourdre par tous les pores. La colère de l'amour rembarré, laissé aux chiens dans le caniveau. J'ai laissé Sonia prendre vie. C'était moi qui tremblais, moi qui pleurais, moi qui criais et serrais les poings devant les monstruosités que disait Platonov. C'était moi qui me trouvais dans la peau de Sonia, alors même que j'acceptais de lui prêter main-forte. Je l'ai sentie, son silence, son désarroi, qu'aucun cri, qu'aucune larme n'assouvit. Je me suis tournée face au public, ces gens de ma province dont certains me croisent dans la rue, et j'ai desserré les poings, j'ai pleuré, je les ai laissés me regarder droit dans les yeux dans mon habit de tristesse et de révolte. Alors, je n'étais ni Sonia, ni Fiona, ni Anton, j'étais eux et ils étaient moi. J'étais celle qui pleure pour eux toutes leurs souffrances cachées, j'étais celle qui met sa plus belle robe, son habit de lumière pour pleurer à leur place, pleurer les larmes qu'ils taisent, dire non, je ne veux pas, dire pourquoi, pourquoi ça m'arrive à moi, lutter de toutes mes fibres, et des pieds jusqu'à la tête résister, car l'amour ne mérite pas ça, ne mérite pas la trahison, l'abandon, ne le vois-tu pas, Platonov, mon amour ?


On dit des comédiens qu'ils sont fanfarons, impudiques. Je le comprends. Il faut du courage pour creuser là où le bât blesse. Et il y a beaucoup de moments où ça fait peur. C'est pour ça les fanfaronnades. Peur de ce qui se trouve au fond de soi. Peur de l'inconnu. Accepter que ce qui sort de vous n'est peut-être pas ce que vous souhaitez montrer. Mais le montrer sans fard. Vous dites ainsi à ceux qui vous regardent, je suis comme ça, au fond. Et il y a des chances pour qu'ils s'y reconnaissent un peu, et s'émeuvent. Là, c'est la faute de Tchekhov ; ce médecin en connaissait un rayon à la souffrance. Son génie est dans le fil subtil qui lie une poignée de mots presque ordinaires entre eux. C'est pour ça qu'on ne peut pas brusquer les choses. Mettre ses mots à la bouche jusqu'à ce qu'ils deviennent les vôtres, s'emparent de votre souffle et fusent. Je ne me suis jamais sentie si seule que dans ce travail. J'y étais dans mes petits souliers. A la recherche de la sincérité. L'impression constante que ça passe ou ça casse. Anton Tchekhov, funambule des mots.


Maintenant, c'est déjà loin. Depuis, j'ai repris le cours de ma vie. Le lourd manteau de Sonia est au placard. Mais c'est devenu une soeur. Le manteau de ma soeur chagrine qui est rentrée chez elle. Mais m'a laissé son manteau. Parce que nous sommes soeurs.


Je suis comédienne. Ça tient un peu du toréro qui affronte la bête. On ne sait à l'avance qui sera terrassé. Pour moi, qui dans la vie de tous les jours ai tous les attributs de la grande timide, la victoire, c'était déjà jouer, le plus juste possible certes, mais oser me planter là devant le public et me mettre à nu de l'intérieur. C'était ça le Minotaure à affronter.


Maintenant que les portes du théâtre sont closes, je ne fais pas de bruit. Pas de vagues. Je sais que je ne suis plus cette grande timide. J'ai appris que se montrer telle qu'on est ne vous apporte la plupart du temps que des manifestations de sympathie, des sourires, des amis. Peut-être que pour vous, c'est une évidence. Pas pour moi. Quand j'étais adolescente, je regardais le trottoir et mes pieds. Parce que j'étais trop sensible aux regards des autres et aussi parce que j'avais un père assis en face de moi à table qui me serinait à tout bout de champ, qu'est-ce qu'elle a à me regarder comme ça, celle-là ? Oui, sans le vouloir, j'étais déjà le miroir. Je lui renvoyais sa souffrance comme un boomerang rien qu'à le regarder. Et j'ai cru longtemps ne pas avoir voix au chapitre. Je n'ai pas osé respirer autrement qu'en apnée. Il m'a fallu quarante-deux années pour pouvoir dire, je suis née. J'ai osé respirer. Derrière un nez rouge, il est vrai. Derrière un masque de commedia aussi. Oui, il me faut un masque quand la souffrance est trop grande. Savez-vous à quel point un simple regard peut vous dévaster ? Cette année, le masque est tombé. Il n'y avait que moi, eux et moi. J'aurais pu en pisser de trouille sur scène. C'est Sonia qui a tremblé, pleuré, c'est Sonia qui s'est battue dans l'arène. Mais c'est aussi moi. Car j'ai respiré et parlé, j'ai levé les yeux alors que tout autour de moi on m'exhortait à baisser la tête.


Page blanche. La poussière est retombée.
Page blanche car j'ai le coeur qui saigne, pas pour rire cette fois.
Et permettez-moi de vous affirmer que les comédiens sont très pudiques quand il s'agit d'eux.
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autoportrait bis :: Commentaires

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Re: autoportrait bis
Message le 31.07.16 8:46 par Sortilège
Chaque comédien joue la scène qu'on lui propose, chaque acteur de sa vie fait ce qu'il peut. Des masques, nous en portons tous, j'ai les miens propres qui me protègent voir même, qui se posent sur mon visage sans que consciemment je les évoque.
Il faut du courage à grandir, il faut de courage à dire, il faut du courage à s'occuper de soi. Le rêve des autres dans nos miroirs, ce n'est pas dangereux lorsqu'on est conscient qu'il s'agit de leurs rêves (cauchemars ?) ; mais lorsque le miroir est fissuré et que les plaies parlent aux plaies c'est une autre histoire mais c'est aussi ce qui fait de toi qui tu es. Mais tu as trouvé un moyen, et la quarantaine, c'est un bel âge pour cela : tellement de gens souffrent sans s'interroger sur qui ils sont, alimentant ainsi le cauchemar du monde. Ta présentation est comme ton costume de scène, de nudité sincère, tâche de ne pas attraper froid. Smile


Dernière édition par Sortilège le 31.07.16 12:32, édité 1 fois
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Re: autoportrait bis
Message le 31.07.16 9:02 par fionavanessa
Merci, Sortilège, pour ce beau commentaire qui m'a touchée par sa justesse. Oui, ne pas attraper froid ! Oui, ne pas se laisser happer par le masque. Prendre du recul. Oui, je suis consciente de ma chance ; un petit éclair de lucidité, venu d'une grande souffrance, a le don de balayer tout  ce marasme. Mais je ne vous l'apprends pas, Sortilège, puisque vous portez un pseudonyme magique ;-)
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Re: autoportrait bis
Message le 31.07.16 15:32 par EPONINE52
"Encore une fois tu nous livres là un très beau portrait. Je crois que pour tous les arts, que ce soit l'écriture, la peinture, le théâtre, il est très difficile de garder une distance si on veut vraiment être sincère, enfin j'veux dire que l'on se retrouve forcément face à face avec soi-même et c'est pas toujours facile de se voir tel que l'on est, ce personnage de Tchekhov, tu l'as fait tien, tu as revêtu sa peau et j'suis sûre que tu es une super comédienne parce que tu t'appropries les personnages que tu joues. On voit tout de suite quand le jeu est forcé, j'suis fan de théâtre et j'adore Tchekov aussi, il en est de même pour l'écriture, la peinture, on voit quand le trait est forcé, quand les mots trébuchent !  J'aime l'authenticité de ton écriture, tu parviens à merveille à faire ressentir tes émotions au lecteur et ça c'est super ! j'aime beaucoup la façon dont tu abordes la dualité du bipède pensant ! C'est vrai que, parfois, nous devons porter des masques, pour ma part, je le fais vraiment le moins souvent possible ! J'aime beaucoup tout ton récit donc la conclusion s'impose d'elle-même CASQUETTE A RAS DE TERRE Fionartiste pour cette belle analyse ! bisous et douce journée loin des miroirs frelatés !! A bientôt !!  king geek jocolor"
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Re: autoportrait bis
Message le 31.07.16 17:23 par fionavanessa
Merci pour ce commentaire, tous les précédents ayant été vidés pendant le transfert à l'espace auteur, je me sentais un peu dans le courant d'air...
Je suis d'accord avec tes propos, en porter le moins souvent possible, mais parfois, on ne voit même pas qu'ils sont là, car ils sont insinueux et retors et remontent parfois loin dans notre éducation. J'ai eu la chance d'apprendre à jouer masquée, j'y retourne d'ailleurs demain avec bonheur ; jouer derrière un vrai masque et en accepter les contraintes de jeu fait parfois toucher du doigt des choses importantes ; comment on respire, jamais assez, comment on dépend des autres et comment on se sent quand on ne peut pas les voir, ni communiquer, puisqu'on ne voit qu'en face les gens et qu'on ne parle pas masqué (dans l'apprentissage masqué). Alors naît un rapport plus profond aux autres et à soi, avant tout basé sur les impressions immédiates et la perception et c'est très riche. Peut-être un peu ce que pourraient percevoir les danseurs.
Mon masque métaphorique, il m'a été vital ; il faudra que je mette en ligne un texte qui le raconte, pour toi ; ça s'appelle Ma guerre sainte - c'est pour cela que je parle de masques et de mensonges. Il m'a fallu me dérober à l'emprise toxique de mes parents, et j'en ai trouvé le moyen de m'effacer, devenir transparente. C'était une question de survie de l'identité. Etre insaisissable pour survivre. Aujourd'hui, donc, j'en ai hérité une horreur pour le manque d'authenticité, ce qui pourrait sembler paradoxal puisque le théâtre est artificiel et reproduit  des situations irréelles, il est illusoire d'une certaine façon. Mais ce qui le rend riche, c'est de retrouver la réalité des émotions, c'est cela qui touchera le spectateur, car même s'il se sait dans un théâtre, il se reconnaîtra à l'évocation d'expériences aussi authentiques que possibles.
Merci en tous les cas de ta bonne lecture, je vais poursuivre peu à peu les miennes, il y a de quoi faire sur ce site pour une nouvelle venue et espère venir te lire bien vite à mon tour
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Re: autoportrait bis
Message le 04.08.16 14:43 par EPONINE52
A Fiona : Tu verras, tu vas t'y habituer, si tu veux voir ce qu'un membre particulier a écrit, tu vas dans le bandeau du dessus, tu cliques sur "membres" ensuite tu as la liste, tu cliques sur la personne et une fois que tu es sur son profil tu cliques dans "statistiques" et ensuite "sujets ouverts sur le forum" et tu as la liste de tous ce que la personne a écrit ! Voilà, c'était ma minute de formation gratuite parce qu'je suis sympa  affraid! je rigole !! J'en profite pour te faire de gros bisous et te souhaiter une douce journée loin de ce monde désordonné ! A bientôt ! geek king jocolor cheers cheers cheers
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Re: autoportrait bis
Message le 06.08.16 14:45 par Vividecateri
Faut laisser tomber les masques... tuer le minotaure... couper le cordon... se trouver en face de soi et se sourire... C'est une petite Vivi qui a souffert souvent, trop souvent qui te le crie... faut aller de l'avant sans se retourner... ôter l'hypocrisie de soi c'est déjà être plus vrai et surtout relever la tête et regarder les gens en face... Les bons comme les mauvais!!!!! Epo m'appelle Vivifiée elle a raison... je vis ... mais j'ai parfois vu la mort qu'elle soit morale ou physique et je ne l'aime pas du tout... Alors sur ma tombe qui n'existera pas... la fumée partira en lettre... Carpe diem....Ouh lalala voilà que je philosophe maintenant... Bien je file..
Kissous
Re: autoportrait bis
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