Les Mots Z’Arts Voyageurs (Voyagination)

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 F. (fiction) épisode 9

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nessim



Date d'inscription : 21/01/2016

11012017
MessageF. (fiction) épisode 9

25 décembre : J-4 : Quatre jours. 96 heures.
 
Il nous restait quatre jours ! C’est peu quatre jours, pour apprendre à se quitter, pour derrière la vitre, accepter de se perdre de vue, sentir le train qui repart, voir cet autre, à quai. Un train roulait dans ma tête, impossible de garder les yeux fermés. Il ne fallait pas que je passe trop de temps au lit. Le besoin de profiter de Rose raréfiait le temps. Ange dormait d’un sommeil profond.
Je me  préparai sans bruit, une petite voix venant du bord d'un rêve me rappela.
- Georges …
- Oui mon ange, dors, je suis en bas.
- Si tu prépares le petit déj, j’arrive.
- A tout de suite alors.
Je  descendis en évitant de faire craquer les marches de l’escalier, me compliquant les mouvements, au plus près de la main courante, sans résultat. Les petits bruits s’amusaient à rebondir partout en prenant de l’ampleur. J’entrai dans la cuisine en même temps qu’Alex, Rose était déjà là, ça sentait bon la préparation du petit déjeuner. Mon ami voulut saluer Grand-mère le premier, je gagnai la course, pris Rose dans mes bras, en la bousculant un peu, elle en fut surprise et contente.
- Comment vas-tu ce matin Rose?
- Très bien mon Georges, je n’avais plus sommeil.
- Moi non plus et j’ai grand faim, bonjour Grand-Mère, salut Georges. Rose vous faites les plus belles tartines de toute la région, lui il confond grillées et brûlées.
- La prochaine fois tu nous montreras.
- Pas de problème mais fais moi plaisir, bois ton café tranquille, grilles-en une, dehors de préférence et après on parle.
- De quoi tu veux parler ?
- Tu vois t’es pas réveillé, tu trouves qu'on manque de sujets? Doucement ! Commence par suivre la prescription. On parlera après. À table.
- On a des nouvelles de F. ?
- Oui, je l’ai vu ce matin, peu avant vous, au moment où je suis descendu, les enfants ont passé une bonne nuit. Ils ont recouvré vue et opacité. F. va les promener en forêt aujourd’hui.
 
Voilà, il  suffisait d’une nuit devant la vie en RoseS pour que les enfants se rétablissent. Il y a dans cette toile tout ce que je peux donner pour offrir reflet à l’être que j’aime le plus au monde. Seul un artiste peut comprendre l'émotion d’avoir réalisé cela. Je pratique cet art parce qu’il me permet de dire ce que les mots nous interdisent d’entendre. La peinture offre des verbes qui  racontent des histoires en couleurs et harmonie. Elle ouvre toutes les voies de la communication, les grandes, celles du dedans.
 
Rose s’installa avec nous à table, elle était couverte jusqu’aux oreilles, je ne pouvais pas voir où en était les tâches. Elle échangeait avec mon ami. Je n’entendais rien, je regardais le silence, passant d’une tartine à une autre. Oui il est très possible de regarder le silence. Il suffit de supprimer tous les mots de sa tête, ensuite, d’y mettre une étendue, d’eau de sable ou de verdure, du vent léger, de la lumière.  Laisser errer sa pensée.
Alex, que j’aimais beaucoup depuis des années, était devenu en trois semaines un vrai frère. Ces derniers temps avaient complètement bouleversé nos émotions et notre destin. Je croyais connaître mon chemin, il devait me conduire à être seul. Seul à la Villa des Roses et Rose seule à l’hôpital. Au lieu de cela, avec Grand-mère et un petit frère d’aventure nous étions en train de petit-déjeuner, comme si de rien n’était. Un ange allait bientôt nous rejoindre. Une femme, un frère, Grand-mère. Une famille. De quoi me sentir comblé, une petite bise reçue dans le cou me fit frissonner. Je vis Ange au moment où elle prenait Rose dans ses bras pour lui souhaiter le bonjour. Alex qui était le suivant en oublia la tartine dans le bol. Ange était absolument superbe. Une robe rouge, courte, boutonnée jusqu’au col, des jambes fines, gainées de gris, se terminant par des chaussures rouges à talons plats, et une coiffure sophistiquée entre cheveux libres et chignon. Un parfum mêlé de citron et jasmin la suivait partout. Elle vint s’asseoir à côté de moi. En retournant son bol elle découvrit un petit paquet cadeau qui me valut un grand sourire. Je lui répondis d’une mine dépitée, elle se tourna vers Rose de qui elle reçut un grand sourire en écho, Ange se leva pour l’embrasser. Le paquet contenait une paire de boucles d’oreilles très fines, une petite chaîne, au bout de laquelle pendait une plume d’or. En la regardant pencher la tête sur le côté pour accrocher ce présent, l’envie de faire un tableau me prit. Ses mains fines mêlaient ses doigts pour accrocher le bijou,  tête penchée d’un côté pendant que de l’autre, les cheveux découvraient un cou fin, gracile et fragile dans une des poses qui n’appartiennent qu’aux femmes. Du blanc de peau que l’on a envie de caresser des lèvres, du noir qui danse au gré des mouvements de tête, du rouge où le noir souple et aérien se pose en cascade, et une petite touche de plume d’or…Modigliani en aurait fait un chef d'œuvre. Rose se leva pour revenir avec deux paquets qu’elle distribua à mon ami et à moi-même. Le mien contenait un dictionnaire de synonymes, celui d’Alex un magnifique ouvrage sur les animaux « exotiques ».
Il y avait un mot sur la page de garde de mon livre. « Les mots les plus importants à connaître n’ont ni orthographe ni synonyme… Rose »
- Ce bouquin va m'inspirer Rose, merci. Moi aussi j’ai un cadeau pour vous, je voulais attendre ce soir, mais je vais vous le chercher.
Alex réapparut très vite, une sculpture en mains. Un petit bouquet de roses taillé dans la pierre. L’une d'entre elles était aboutie, un peu plus grande, un travail très fin, très sensible.
- Une rose éternelle, Rose.
Il prit Grand-mère dans ses bras pour une véritable embrassade. Ils  restèrent l’un contre l’autre un petit moment. La main de mon ami caressant le dos de ma Grand-mère, la main de Rose tapotant le dos d’Alex. Ils avaient les yeux humides en se séparant. Il n'y a ni orthographe ni synonyme au verbe aimer. C’est à cet instant que le téléphone sonna. Fait assez rare à la Villa des Roses pour que cela fasse sursauter tout le monde. Il était dix heures du matin. Je partis répondre au salon.
 
C’était Louise. Elle s’inquiétait, l’hôpital était en effervescence, on recherchait les enfants partout ; je lui dis que nous n’étions pas restés longtemps hier soir. Nous avions signé nos entrées et sorties. Les enfants n’avaient pas pu sortir avec nous. Au retour nous nous étions fait arrêter, notre véhicule fouillé. J’étais désolé, surtout pour les enfants, mais nous ne pouvions rien faire pour elle. Elle me confia que les militaires envisageaient de venir perquisitionner à la Villa des Roses. Le téléphone était sur haut-parleur, un son inhabituel en témoignait. Je répondis que cela ne posait aucun problème si ce n’est que Rose avait droit à des égards que les militaires ignoraient sûrement. Il était évident que je préférais éviter à Grand-mère ce genre de visite. Elle me confia faire ce qu'elle pourrait et me tenir au courant, je l’en remerciai.
 
F.  entra avec un sac alors que je revenais à la cuisine. Je mis l’assemblée au courant des nouvelles. Tout le monde tomba d’accord sur l’idée que les enfants ne devaient pas quitter la cabane en attendant que la situation se calme. F. demanda à me parler en privé. Il fut convenu de nous retrouver dans mon atelier, d’ici une demi-heure. Et Alex qui voulait aussi me voir, non! Décidément !
 
F. monta, redescendit, et ressortit tout de suite, exactement au moment où Rose et Alex retournaient au salon pour leur partie d’échec. C’était un drôle de jour de Noël.
Ange vint s’asseoir sur mes genoux. Nous sommes restés seuls dans la cuisine, en silence. J’avais le visage dans des cheveux jais au parfum de jasmin et citron, sous les doigts une peau douce, reconnue, à découvrir toujours et…
- Georges, dis, je pense à une chose, les enfants…
- oui
- ils ont bien un nom.
- Pardon?
- Les enfants, comment s’appellent-ils ?
- Tu as raison, on ne s’est pas posé la question.
- Ecoute ce qui me vient, il y a cinq enfants … et F. est la sixième lettre de l’alphabet.
- a,b,c,d,e
- c’est idiot ?
- Pas du tout, c'est leur nom ! On a retrouvé les lettres !...Bien sûr... Génial ce n'était pas les lettres pour finir le nom de F. qu'il manquait ! Les enfants…
- Oui les enfants…dis
- oui
- Tu aimerais toi avoir des enfants?
- …
- Georges?
 
Avoir des enfants ? Je n’y avais jamais pensé, ça ne m’a jamais traversé l’esprit, là ça me rentrait dedans. Un choc avec au bout, un point d’interrogation comme…un hameçon. Pas moyen de m’en détacher. Avoir des enfants ?
 
- On « a » des enfants ! C’est pas beau cet « avoir ».
- Est-ce que tu aimerais « être » père ?
- Oui… J’aimerais être père…je crois, non j’en suis sûr, je le pense. J'en ai l'émotion intérieure. Toi ça te dirait d’être mère ?
- … Aujourd’hui… Oui.
 
Le contact de ces enfants était une source d'explosion d'amour, les barrages qui retiennent l'expansion des sentiments avaient définitivement sauté hier soir, la clarté du cœur se posait sur tous les coins sombres. Je soufflais dans les cheveux de mon ange.
 
- On pourrait faire un accord toi et moi ?
- Ça dépend, qu’est-ce que tu proposes ?
- Je ne sais pas, il y a plein de types d’accord ! D’abord, on peut … Rédiger un protocole … Après… on peut signer un contrat.
- Tu veux signer un contrat?
- Ben pour dire qu’on est d’accord…
- Tu me demandes en mariage là?
Je pris le visage de Marie Ange pour plonger dans le bleu,  approcher mes lèvres des siennes,  mêler mon souffle au sien pour y déposer un murmure…
- Enfant ou pas et si c’était le cas ?
- Dis-le …
- Ange…
- Georges… Dis-le !
- …Si on s’épousait?
Nous nous sommes retrouvés par terre. J’étais en train d’étouffer. Ange me couvrait le visage de baisers. Je ne pouvais pas m’empêcher de rire. Alex et Rose, alertés par le bruit, arrivaient du salon.
- Dis vieux frère, tu veux nous faire avoir une attaque ? J’ai renversé l’échiquier alors que j’allais gagner l’assaut ! Y’a plein de lits en haut si vous êtes en manque.
Rose riait, nous nous sommes relevés en nous tenant par la main.
- Rose … une nouvelle.
- Laquelle?
- On se marie.
Grand-Mère qui se tenait les mains ouvrit les bras. Nous nous y sommes retrouvés Ange et moi.
- Bon voilà une idée originale, comme ça, au petit matin, dès le lever du lit. Ca, c’est agir après mûre réflexion. Alors…et ben je vous prépare ça cet après-midi moi ! Avant que vous ne changiez d’avis.
- Qu’est ce que tu racontes vieux ? Tu vas préparer quoi ?
- Ce que je raconte ? C’est simple mon petit Georges, je vous marie ! Je vais vous organiser ça, vous allez voir. Vous avez rendez-vous à …Attends…Ce soir, ici même pour la cérémonie et en tenue. Vous n’aurez plus qu’à entériner ça, un de ces quatre à la mairie pour la forme. Je suis très heureux de m’en occuper vieux. J’accepte la charge avec humilité et dévouement !!
 
Oui tu as raison petit frère, faisons ça ici ce soir, que Rose soit à notre mariage.
 
- C’est une idée géniale, Alex.
Ange se fit entraîner par Rose au salon.
- Georges, tu fais la plus belle bêtise de ta vie, mais tu as bien raison de la faire maintenant.
- Je crois que je vais avoir besoin de l’un de tes patchs.
- Rien du tout, tu assumes, je suis content pour toi, pour Rose et Marie-Ange. Mais, tu ne devais pas voir F. ?
- Zut tu as raison, j’y vais.
- Je sors avec toi, grâce à vous j’ai un tas de trucs à préparer. Vous ne vous reposez jamais dans cette maison ?
Dehors, j’allumai une cigarette, mes yeux se posèrent sur la sculpture de glace qui ne se ressemblait plus, elle était recouverte de terre.
- C’est quoi ça?
- Ça ? Une girafe de neige recouverte de terre et de grillage. J’en ferai un moule, pour couler un bronze quand la glace aura fondu.
- Super… c'est de la sculpture fonte des neiges! Au fait tu voulais me parler ?
- Ça peut attendre demain, y‘a plus urgent. Je te prends la voiture, je dois faire un saut en ville.
- Les clefs sont dessus, on se revoit tout à l’heure.
- Ok.
F. m’attendait debout dans l’atelier.
- Plus de toile en devenir ?
- Non, F., ça reviendra. J'ai beaucoup donné ces derniers temps. Tu voulais me parler ?
- On s’assoit?
- On pourrait échanger de vive voix ? J’ai besoin de t’entendre.
Nous nous  installâmes presque face à face, mon chevalet vide un peu entre nous. Cette construction dans l’espace était inhabituelle. Le troisième point, mon chevalet, ne contenait rien tout en nous reliant de passé en présent.
- Je voulais te dire… je ne suis plus en toi, presque plus. Je veux m’excuser de ne pas t'avoir prévenu, je ne pouvais pas, je l'ai compris pendant.
- Pas besoin d’excuse. À part une grande fatigue dans le bleu je n’ai rien ressenti.
- Au contraire, tu n’as « que » ressenti Georges, c’est pour cela que les enfants t’ont suivi.
- J’aimerais mieux comprendre F.
- Il n'y a pas grand chose à comprendre à ce que j'en sais. J’ai retrouvé les lettres, je retrouve un peu de mémoire je peux t’en dire un peu, pas beaucoup plus. Ce que je vois est que la raison de tout cela c'est un peu la raison. Dans ces pays la raison est dominante, elle gèle l’esprit, se pose en dogme, elle établit des frontières qui excluent de se perdre. Elle est un lierre sauvage qui utilise les mots. L’homme a besoin de revenir à ce que la nature a inscrit en lui avant que les mots ne contiennent la raison de tout. Toi tu n’as pas essayé de raisonner. J'ai réveillé une force d’émotion toujours en toi. Tu as peint « la vie en RoseS ». Ce tableau a fait le tour de tout, de la vie à l’amour, sans un mot. Ses pétales ont permis de maintenir Rose en vie et tout l’amour que tu portes à Rose a servi de liant aux couleurs de ton chef d'œuvre. Les enfants eux sont porteurs d'une énorme quantité d'émotion, ils sont générateurs de forts sentiments qu'ils redistribuent naturellement, encore faut ils qu’ils ne soient pas transparents. Ils sont importants face à toutes les raisons. Le monde a besoin d’eux. Maintenant tu cherches à raisonner, l’espace laissé par mon retrait de toi subit l'assaut de la raison. Résiste Georges, trouve ton équilibre dans tout ce qui ne se dit pas. Je t’ai laissé des traces en  souvenir. Tu n’es plus le même.
- J'ai besoin de temps, quoi ? C'est du raisonnement ? ...Oui tu as raison.
Il y a Rose tu sais…bien sûr que tu le sais… il ne lui reste que peu de jours. Elle n’aurait jamais vécu ces dernières semaines avec autant d’intensité sans ta venue.
- Georges je dois te remercier avant de tout oublier.
- Me remercier ? Non F.
- J’étais très mal avant de venir à la Villa des Roses, je perdais de vue pourquoi j’étais là. J’étais bloqué aux abords de l’hôpital sans moyen d’atteindre les enfants. Il est très important que nous poursuivions notre chemin les enfants et moi. C’est grâce à votre amour que nous pouvons le faire.
- Je ne sais pas où tu vas F, je penserai à vous…ce soir je me marie.
- Oui je sais, tu es sur un bon chemin Georges, je ne pourrai pas penser à toi. Mais toi peut-être que tu ne m’oublieras pas.
- Non, je ne risque pas de t’oublier… Dis moi F.…Pour Rose …?
- Non, Georges…
Je le savais.
- Les tableaux?
- Tout ce qui est, restera.
F. posa la main sur mon bras, je ressentis la même chaleur qu’à chacun de nos contacts, le bleu perlait sur sa peau, et commençait à gagner la mienne.
- Et ça ? Ça restera?
- Oui, discrètement mais bientôt il n'y aura que toi pour les voir, comme il n'y aura que toi pour montrer aussi fort aux autres là où ton âme aura posé ses yeux.
Arès un long moment de silence, nous nous sommes levés en direction de la porte.
- Vous partez quand?
- Bientôt, avec Rose. Limite de jour avant la nuit. Nous allons partager le chemin.
 
Je le savais. Nous sommes ressortis sans mot dire.
 
Rose et Ange descendaient l’escalier pour rejoindre Alex qui partait en ville. Ils nous firent signe de loin. F. s’est dirigé vers la forêt, je suis retourné dans l’atelier. J’allais passer ma dernière journée de célibataire seul. Je redevenais le maître des lieux. Ma tête se remplissait de mots que je refusais de lire, ils m'envahissaient, comme si tout le vocabulaire qui m'avait fait défaut tentait d’occuper plus de place. J'aurais pu à ce moment là reprendre l'histoire à son début, les yeux de l'esprit ouvert au langage du dictionnaire. J'ai tout bloqué. Je ne voulais pas penser, je voulais rester dans ces temps derniers, à ressentir, à vibrer intérieurement. Le bienfait du silence dans les tempêtes du crâne…les mots perdus sans écho...j'avais encore besoin de cette paix. Curieusement j’y arrivai très facilement.
Quand la voiture fonce vers le mur il y a un moment, où le conducteur n'a plus peur. Trop vite, trop près, trop tard. Je m'installais dans le siège du pilote à l’instant où toute peur n'a plus lieu d'être. Ça va arriver de toute façon c'est déjà en train. La prochaine gare approche. Il n'y a plus de place pour les mots à cet instant, nulle part.
Je revisitais lentement mon atelier des yeux de l'intérieur, les images des souvenirs, les photos du passé empoussiérées, à ne pas toucher. Les dessins, les sculptures, les bouquins, les toiles en attente. En attente de quoi ? Je pris un châssis, le posai sur le chevalet. J’avais déposé sur cette toile une couche d’acrylique au couteau, créant des formes en relief plus ou moins épaisses. Un test. Je voulais rompre l’aspect trop lisse du coton. J’ai entamé le dialogue, fidèle à mon habitude. Fusain en main, ma bientôt « femme » en tête, j’ai laissé courir le charbon sur la couche d’acrylique inégale. Ma main a suivi le tracé des silences qui dévoilent. Je caressais une joue pour étaler le fusain, l’émotion était au bout du doigt …Une petite flammèche bleue s’évapora de mon index. J’étais en pleine conscience. Je me retrouvais au temps d’avant avec une plus grande intimité entre la toile et moi. L’échange commença à prendre consistance sans que je perde la mienne, je jetais régulièrement un œil au miroir que j’avais posé à ma droite, mon image s’y trouvait. Je peignis jusqu’à quatre heures de l’après-midi où je pris du recul pour regarder mon travail. Il était bon, très bon, une excellente base. Je pouvais voir mes mains, je n’avais aucune tâche sur moi. Le visage de mon ange se perdait dans les traits d'esquisse. Je n’avais pas beaucoup avancé, les traits me paraissaient tout de même particulièrement justes même si je n’avais pas souvenir de les avoir tous tracés. « Mais toi tu ne m’oublieras peut-être pas », « j’ai laissé des traces en toi, souvenir. Tu n’es plus le même aujourd’hui.»
Je ne m’étais jamais autant regardé dans une glace, mon image commençait à me devenir familière. Je me mis même à entamer un dialogue avec mon double inversé. Lorsque c’est moi qui parlais, je travaillais sur mon tableau, lorsque je voulais que mon reflet me réponde je regardais le miroir.
- Tu en penses quoi, toi, ça avance bien ?
- Pas mal, ce n’est qu’un début, il reste du travail.
- Oui je vais y aller doucement.
- Ce n’est pas une commande, savoure ton temps.
- Tu as raison, je vais le prendre mon temps, même que je te laisse, je vais fumer dehors.
Trop bavard ce miroir finalement. Il faudrait que je pense à le retourner par surprise, un jour où il n’y aura plus personne dedans.
L’air frais me fit du bien, je m’en remplis les poumons. Je regardais le parc, mes yeux en faisaient le tour en partant de la villa. Rose, petite rose tu es toujours là, toujours aussi fière au bout de ta tige, tu continues de braver le temps dans toutes ses définitions. Il y a de la volonté en toi. En remontant, mes yeux s’arrêtèrent à la lisière. Je pensai tout de suite aux enfants. Non il n’y avait pas d’inquiétude à avoir, F. était avec eux. J’étais heureux pour cette petite bande. En dehors de leur « chemin », de leur apparence clignotante, ou de leur cécité perdue, j’étais content pour eux, c’était des enfants qui venaient de vivre un cauchemar d’où ils avaient essayé de s’absenter, nous avions réussi à les en effacer sans les faire disparaitre. La nuit commençait à tomber, le pavillon des friches était dans l’ombre. Il n’y avait plus que la bouée à l’intérieur. Sa lumière ne traversait pas les fenêtres. F. ne m’avait pas parlé de cette bouée, je ne savais pas comment il l’avait eue, je ne croyais pas à cette histoire qui disait qu’elle était dans son appartement à son arrivée, il n’avait pas dû vouloir soulever le voile de ma mémoire.
Mais où étaient-ils passés ? Cela faisait un moment qu’ils étaient partis. Peu de temps après, le portail s’ouvrit. Je suis allé attendre au pied de l’escalier. Alex au volant, Rose à côté, il me sembla apercevoir Ange à l’arrière sous les paquets. Ils étaient tous en pleine forme.
Alex tenait absolument à débarrasser la voiture tout seul. Il se saisit de deux ou trois paquets, laissant tout le reste à l’intérieur.
Nous nous sommes retrouvés au salon.
- Ben dit donc vieux, t’aurais vu ça, le village est devenu un camp retranché.
- Pourquoi ?
- Il y a des militaires partout mon grand, on dirait qu’une base est en train de s’installer, ils sont dans toutes les rues, la population a doublé.
- Bien, Rose si vous le permettez, revenons-en aux essentiels. Ce soir comme vous le savez, il y a mariage ici et je suis le maître du jeu. Donc voici les règles…
- Attends Alex, tu es quoi ?
Mon ami se leva, les deux mains sur la table, corps penché en avant.
- Le maître du jeu ! C’est moi qui fait les règles, les femmes sont d’accord, on en a parlé sans toi alors tu t'exécutes. Bon sang, il y a longtemps que j’ai envie de te dire ça. Si j’avais su, je t’aurais marié avant. Alors, primo tu vas te faire beau, parce que là pour un mariage tu n’es pas vraiment au top. Deuzio tu vas dans ton bureau rédiger ta déclaration motivée et tu n’en sors que lorsqu’on te le dit.
- Tertio ?
- Pas de tertio, chez Alex.
- Voilà, Marie-Ange a tout compris. Ta future te complète avant de devenir ta moitié. T’inquiète pas, maintenant t’auras le temps de réfléchir, il y aura quelqu’un pour répondre à ta place, c’est ça le mariage. Allez zou, en avant, tout le monde sait ce qu’il doit faire.
Drôlement excité ! Il avait un programme chargé. Je suis monté avec mon oiseau pour me changer. Ange assise sur le lit me regardait traverser la pièce, entrer et sortir de la salle de bain, ouvrir et refermer portes et tiroirs. Je lui demandais son avis sur ce que je pourrais porter, elle aimait tout, j’ai choisi seul.
Voilà, debout, face à Ange. Revêtu d’un costume noir, simple, strict sur un pull assorti à col roulé. J’étais coiffé, rasé, parfumé, en attente de verdict. Ce qui ne se fit pas attendre. Mon oiseau m’a attiré dans le nid. Nous étions en train d’atterrir lorsque l’on a tapé à la porte.
- Oui ?
Alex prit la question pour une invitation.
- Ha non ! Pas maintenant ! Vous êtes de vrais sauvages tous les deux, pas moyen de vous tenir. Je vais finir par vous jeter un sceau d’eau froide moi. Allez, on y va…
- On arrive, on arrive.
- Allez! On se bouge !
- Voilààààà !
Mon ami m’accompagna directement à mon bureau en laissant ma future au bas de l’escalier.
- Voilà, tu entres là-dedans, tu rédiges tes intentions et tu n’en sors que lorsque je viens te chercher, bon courage.
- Quelles intentions ?
- Comment quelles intentions ? Mais j’en sais rien moi, tu dois bien savoir pourquoi tu veux épouser mon agent. Non ?
- Je dois écrire pourquoi je veux épouser Ange?
- Écoute vieux, tu écris ce que tu veux, en tout cas tu vas le lui dire tout à l’heure alors je te conseille de soigner ta prose si tu ne veux pas la voir courir. Et tu ne bouges pas de là. Ok ?
- Mon dictionnaire de synonymes dans la cuisine ?
- Rien du tout! T’as oublié que t’es un artiste ? Cherche l’inspiration, tu la trouveras, que la force soit avec toi et ta muse à côté, à tout à l’heure.
Sur ce, il referma la porte. J’allais goûter à l’angoisse de la feuille blanche. Je m'assis, me saisis du stylo plume laqué bleu et mis la pointe au contact de la feuille.

Je venais de terminer un texte qui me semblait loin de ce que je voulais dire et au mieux de ce que je pouvais écrire, quand Alex réapparut dans le bureau. Il était en costume sombre, portait un nœud papillon sur une chemise rose. Coiffé et gominé. Une star. Mon ami est une star.
- T’es prêt ?
- Attends, il faut que je m’acclimate.
Je le regardais de haut en bas, c’est incroyable la métamorphose qui peut s’opérer sur nous par le choix de notre coiffure et de nos vêtements.
- Ouais, rigole va, tu auras le temps de t’habituer t’inquiète, allez c’est parti.
Il n’y avait personne. Pas plus dans la maison que dehors, toutes les dépendances étaient dans le noir, où sont-ils tous ? Mon ami partit rapidement en direction de la lisière.
- Alex attends !
- T’as déjà changé d’avis ?
Je me tenais au bas de l’escalier, il me rejoint.
- Regarde !
Je lui montrais l’endroit où la rose avait percé la neige.
- Quoi ? Y’a rien !
- Justement.
- Oui, bon, tu ne crois pas que l’on pourrait s’occuper du jardin demain ? Fait un peu frais non? Allez vieux, on nous attend.
Ce n’était pas qu’une rose, c’était un petit bout de vie, j’avais le cœur serré. L’absence de cette fleur me rappelait à la fin de la magie, le décor ordinaire refaisait surface. Nous étions à la fin d’une journée, il n’en restait plus beaucoup. Mon ami me tira par le bras. Dans le bois, je le suivis lui qui suivait les traces de ceux d’avant. Dix minutes après, je percevais la lumière d’un feu, Alex m’arrêta, brandissant un foulard pour m’en couvrir les yeux.
- Non Alex, je vais tomber avec ça.
- T’es tombé, amoureux, tu risques pas plus grave dans la neige.
Rien à répondre ! Au bout de quelques secondes de marche deux mains ont saisi mon bras resté libre. Ce toucher était chaud, doux, particulièrement sensible. J’avançais dans le noir, nous nous arrêtâmes bientôt. Toutes les mains lâchèrent mes bras. Je sentais une forte chaleur, j’entendais le crépitement du bois. Tout d’un coup le son de violons tziganes emplit l’air, on fit tomber le bandeau. Je mis un peu de temps à saisir la scène. Je rêvais. Je vis une fée, elle portait une robe de mariage, un voile transparent maintenu par une couronne de feuillage lui couvrait le visage. Elle avait la rose rouge en main. De chaque côté un enfant lui tenait la robe. Ils étaient très beaux. Je penchais un peu la tête sur le côté, les trois autres étaient derrière, tenant la traîne. Ils avaient l’air heureux de me voir, ils me regardaient avec profondeur. Ange ne bougeait pas, on aurait dit qu’elle flottait au-dessus du sol recouvert d’épines de pins. Le grand feu distribuait des couleurs chaudes et nous unissait dans un cercle de lumière. Cette vision s’ancra en moi profondément. Je cherchais Rose du regard, elle se tenait près de moi, me prit le visage dans ses mains et me fit le baiser le plus tendre que je n’avais jamais reçu. Elle me conduisit à côté de ma promise. Une petite fille me prit la main. Elle était douce, me rappelant le moment où je l’avais guidée vers ma vallée. J’avais les yeux dans les yeux de mon ange et cinq chérubins autour. Je flottais dans un océan de bien-être. Les violons se firent plus langoureux, pour progressivement laisser reposer leurs cordes.
- Bien, chers amis…
Alex prenait son rôle au sérieux, il régnait dans ce sous-bois un parfum d’amour si perceptible qu’il était impossible de ne pas en être touché au point de baisser la voix, le volume se réglait aux murmures... J’avais le cœur qui s’emballait, le sang qui chauffait. J’étais bien, en totale harmonie avec la nature et tous, unis.
- Rose, F., les enfants, je m’adresse à vous comme aux arbres, au ciel, au vent et à toutes les manifestations de la nature. Vous tous, ici présents, oyez ! Vous allez être témoins d’un engagement qui défie l’espace et tout le temps qui reste. Voici, devant nous, deux êtres que nous chérissons. Ils se connaissent depuis longtemps mais ne se sont pas trouvés plus tôt. Ce soir, ils vont se dire devant nous combien ils comptent l’un pour l’autre. Marie-Ange, Georges, depuis le temps que vous vous connaissez, c’est aujourd’hui seulement que vous vous unissez. Vous n’avez pas le temps de reculer et c’est tant mieux, il n’est pas question que l’on ait fait tout ça pour rien. Prenez conscience du contrat que vous allez accepter devant nous. Il s’agit d’un contrat d’alliance. Même gravée dans le marbre cette alliance contient une vibration qu’il convient de mettre en mouvement. Vous allez être unis de par votre volonté. Vous étiez deux, vous ne serez plus qu’un. Vous aviez chacun votre route, vous n’aurez plus qu’un seul chemin. Georges, dis nous les mots qui nous convaincrons de tes sentiments envers Marie-Ange.
Allez mon grand, c’est à toi.
Je ne pouvais pas réagir, j’avais les membres engourdis, je lâchais la main de la petite fille pour me saisir de mon papier, lentement. Respirant un grand coup je commençais ma lecture à voix basse, en essayant de remplir les mots au-delà de leur sens.
 
- Ange…Mon amour,
Je suis assis dans mon bureau, je t’écris d’un monde qui bientôt n’existera plus. J’ai une plume à toi en main, elle survole le papier en quête des lignes qui te diraient combien je tiens à toi. Cela fait plus de deux heures qu'elle refuse de s'envoler, que, tout ce que je tiens à toi, remplit tout mon être assis là. Les mots n’y sont pas. Un seul : « nous ». J’ai découvert grâce à toi qu’aimer ce n’est pas être deux, mais trois. Il y a nous maintenant. Ce nous que nous avons décidé de remplir. A part ce « nous » aucun mot ne peut dire tout ce que je tiens à toi. Parce que je t’aime mon ange, je veux être ton ciel bleu quels que soient les orages, je veux être ta mer calme, quelles que soient les tempêtes. Je veux être la branche qui te manquait avant, quand tu cherchais où te poser.
Avec toi je veux partager des tendresses, des douceurs, nos je t’aime. Oublier tous ces mots, pour mieux les dire encore, déchirer toutes les proses, brûler tous les poèmes, laisser seul notre amour "nous" parler de lui même.
Ange…Mon amour, je t’aime d’amour mon ange.
Silence…Emotion…
 
- Marie-Ange…à toi.
 
Marie-Ange que le bonheur habille de lumière et rend resplendissante me regardait les yeux humides, derrière la transparence du voile. Elle était magnifique, perdue dans le moment, il y avait tout l‘avenir en reflet dans ce bleu.
 
- Georges, mon amour, il y a des années de cela, j’ai rencontré une très belle fleur qui m’a dit être la grand-mère d’un magicien. Elle m’a confié que cet homme était capable de capturer toutes les couleurs de la vie. Qu’il avait dompté l’arc-en-ciel et que ses peintures ressemblaient à un horizon baigné de paix et d’harmonie. Je l’ai crue et j’ai eu envie de le rencontrer. Dès nos premiers échanges il m’a envoûtée. C’était un grand magicien, il ne connaissait pas toute l’étendue de ses pouvoirs. Lui ne me parlait que des couleurs à qui il donnait sens. Moi je ne voyais sens et couleurs qu'en lui.
Un jour, ce magicien m’a appelée, il était dépassé par la vie qui débordait de l’une de ses œuvres. Il y avait de quoi, la magie qui était née de ses mains surpassait tout ce qui a pu se faire dans tous les royaumes, de la terre jusqu’au ciel. Je n’ai pas été très étonnée. Je le savais bien plus talentueux qu’il ne le pensait lui-même. J’aurais aimé être une fée pour lui, jeter un sort qui l’attacherait à moi.
Il y a peu dans cette forêt magique, le sort en a été jeté. Le magicien m’a prise dans ses bras, je n’ai plus jamais voulu en ressortir. Parce que c’est là seulement, que j’ai su vraiment, ce que « aimer» veut dire…
Georges, devant le feu qui danse et la vie qui passe, le temps qui nous efface et cette magie qui nous dépasse… je t’aime d’amour mon amour.

Je ne pouvais plus bouger, j’avais la vue brouillée, les mots d'amour ont un pouvoir magique lorsqu'ils tentent d’exprimer l'amour. Je sentis une petite main tirer la mienne par petits coups répétés. Je tournais la tête et vis une alliance tendue... Nous étions face à face, perdus chacun dans le regard de l’autre. Au moment où les bagues ornaient nos doigts, une pluie de pétales de rose se mit à tomber. Je pris Ange dans mes bras.
La musique monta de ton. Les violons  mirent le feu aux cordes, je passais de bras en bras, pour m’arrêter tout contre mon ange, cinq enfants nous entouraient  nous tenant les jambes. Je crois que tout ce que nous ressentions l‘un pour l’autre se mit à faire des allers-retours incessants, à virevolter dans l’air tout près de nous. Je n’entendais plus rien, je n’étais plus rien, nous étions « en amour ». Cette fois encore il n’y a aucun mot pour ça. Il ne saurait y avoir de mot pour tout.
Nous avons rapproché la table du feu et nous nous y sommes installés. Nous avons chanté, dansé, mangé et bu. Dans cet ordre et dans tous les autres. Alex nous avait préparé un mariage de conte de fées.
Les gamins, silencieux et discrets, avaient toute leur opacité et nous finissions par oublier leur particularité. Ils  dînèrent en bout de table réunis à côté de F. Nous venions de finir le repas, lorsqu’ils m’entraînèrent sous les arbres un peu plus loin, au milieu des sapins, hors de la vue du camp.
La lune nous gratifiait de sa lumière bleutée, la neige jouait de ses reflets. Je pensais qu’ils voulaient me parler, c’était avec des phrases qui venaient d’ailleurs.
 
Tranquillement, naturellement, F. et les enfants se  mirent en cercle autour de moi. Au fur et à mesure que la circonférence se formait une chaleur intérieure me remplit, assez vite, je ne sentis plus rien, je fermais les yeux. C’est alors que le visage de maman m’apparut. Il sortait d’un brouillard lumineux pour apparaître devant mes yeux clos. Elle était belle, très belle. C’est la première chose que je me dis, je ne la connaissais qu’à travers les photos que je ne voulais pas regarder. Elle me parla avec une infinie douceur, je redevins tout petit, ne comprenant rien je ressentais. Il y avait de l’affection, de la joie, de l’amour, pour« tout » ce que j’avais fait pour Rose. Il y avait de la paix…Il y avait la fierté de mon père. Je ne pouvais rien dire, rien penser, j’étais en réception, cela dura je ne sais pas combien de temps, j’aurais voulu que cela dure toujours. Lorsque j’ouvris les yeux à nouveau F. près de moi posa sa main sur mon épaule, me tenant fermement, je vacillais. Nous  retournâmes près des autres, lentement, encadrés par les enfants.
Revoir ma mère me fit un choc, je ne regardais pas assez les photos pour graver son image dans ma mémoire. Cette fois-ci elle l’était. J’avais l’impression de la retrouver, de retrouver le privilège de ce mot si doux à prononcer « maman ». J’avais le sentiment d’avoir ouvert les portes d'un puits intérieur. Ce que je ressentais, pour mes parents disparus, prenait autant de place que mon amour pour Grand-Mère, s’y mêlait, j’avais l’émotion à nu. Il n’y avait pas que Rose, Ange et moi ; nous étions tous liés. Ceux du passé, ceux du présent, ceux qui allaient passer du présent au passé, ceux qui viennent du passé pour m'accompagner dans l'avenir. Je ne pus dire grand chose par la suite, Alex s’en  inquiéta, je lui  répondis subir une grande fatigue due à toutes les émotions de cette journée et de la précédente.
Il était tard, nous étions autour de la table sauf les enfants qui étaient remontés dans la cabane. Alex nous servit un verre de je ne sais quoi, le nœud papillon défait, les cheveux aussi, il avait un peu bu. Mon ivresse à moi était passée sous les arbres avec les enfants. J’étais très lucide, très clair. Mon épouse était aux anges comme Rose. F. plus à l’aise qu’il ne l’avait jamais été, même si pas tellement plus expansif.
- Alex je n’aurais jamais souhaité un mariage aussi beau que celui que tu nous as préparé, merci vieux.
- Pas de merci entre nous, je suis très content pour vous.
Mon ami finissait la bouteille de vin blanc à lui tout seul.
- Tu as très bien choisi les alliances.
- C’est notre visiteur de service qui les a apportées.
- Ce n’est pas moi Alex, ce sont les enfants.
Les enfants ? Je retirai ma bague pour la regarder de plus près. Elle était de forme tout à fait classique, par contre je n’aurais su dire de quelle matière elle était faite, une petite flammèche bleue en faisait le tour intérieur. Je me dépêchais de la remettre à mon doigt.
F. se pencha vers moi:
- Prends garde de ne pas t'en séparer.
- Et pourquoi il s’en séparerait ? Hein ? Il vient d’épouser la plus belle agent que le monde connaisse. Mais qu’est ce que vous en savez vous d’abord ? Ça existe les agents sur votre planète, F. ?
- Alex a un peu bu F..
- Ce n'est rien Georges.
- Non F., ne le prends pas mal c’est pas le bon soir pour me dématérialiser.
En disant cela Alex se leva et se rassit tout de suite…
- Dis donc vieux, tu as mis un patch ce soir ?
- Non Monsieur, je n’ai rien mis du tout, ça devient agaçant cette question récurrente. En plus je ne voudrais pas dire F., mais vos herbes, ce n’est pas ce que j’ai essayé de mieux. Je vous croyais meilleur jardinier.
- Et votre ulcère Alex, comment se porte-t-il ?
- Mon ulcère ? Il me fiche la paix. Tiens, c’est vrai ça !
Rose se leva.
- Il n’est pas très poli qu’une femme de mon âge lève son verre la première…Je voudrais que l’on boive à vous d’abord mon petit Georges et ma petite Marie-Ange. Vous ne pouviez me faire plus beau cadeau que de vous unir. Et puis, je bois à ta santé Alex, parce que mon petit-fils a de la chance de t’avoir comme ami, et je crois que ce mot est insuffisant, tu es plus que cela, tu fais partie de notre famille. Je bois à vous F., à ce que vous nous avez apporté de je ne sais où, mais que nous garderons pour l'éternité.
Alex se leva sans boire son verre, il partit embrasser grand-mère, nous avons tous entrechoqué nos flûtes avant de les vider et de les jeter au feu.
 
Nous sommes rentrés très tard à la Villa des Roses, ce soir-là. F. nous accompagna jusque la lisière. Je sentis son regard sur nous jusqu'à la porte de la cuisine. Arrivé au bas de l’escalier pour atteindre l’étage, mon ami s’y tenait avec Rose
- C’est à vous de passer en premier ce soir, et dans les formes, si tu en as encore la force.
 
Je soulevais Ange de terre délicatement, elle était légère comme une plume. À peine avais-je posé le pied sur la première marche que mon ami se mit à chanter, en nous suivant Rose à son bras jusqu'à la porte de la chambre.
 
Le sommeil nous prit en douce. Nous avions passé notre temps à le repousser pour rester éveillés encore...
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F. (fiction) épisode 9 :: Commentaires

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Re: F. (fiction) épisode 9
Message le 12.01.17 18:21 par EPONINE52
Very Happy Very Happy Very Happy Toujours aussi beau et prenant ! J'aime cet effet boomerang qui fait que le lecteur se sent apaisé en lisant tes lignes ! Ton récit me fait penser à une poésie comme ces lais racontés naguère par les trouvères tant la poésie est omniprésente dans tes lignes ! j'ai adoooooré la phrase de Rose sur la page de garde du livre des synonymes ! Et puis aussi, quand enfin on comprend que Georges a retrouvé les lettres ! C'étaient les enfants ! quel talent et tout ça sans écrire le moindre plan, c'est vraiment une belle prouesse (je fais comme toi, je laisse les mots me guider quand j'écris !) J'aime aussi la beauté avec laquelle tu décris Georges quand il se retrouve seul, de nouveau maître des lieux, dans son atelier. J'aime aussi la description du mariage dans la forêt avec les enfants ! il y a quelque chose de magique qui s'opère quand ils sont tous réunis. Puis j'aime aussi lorsque des flammèches bleu sortent de ses doigts lorsqu'il peint et qui sont aussi présentes dans leurs alliances car elles sont l'émotion. Bref Nessim, tu l'auras compris j'aime tout ! Scotchée par ton grand talent !! Je crois aussi à la synchronicité, tout est lié, Einstein le pensait aussi je crois si j'dis pas de bêtises, de toute façon c'est mathématique, toute action entraîne une réaction ! En tous cas, je me suis délectée de tes mots aussi CHAPEAU A RAS DE TERRE pour ton récit aux accents surréalistes ! merciiii ! bisous et douce soirée loin des coeurs asséchés et à bientôt !! jocolor flower king
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Re: F. (fiction) épisode 9
Message le 14.01.17 10:25 par Vividecateri
Il y a dans cette toile tout ce que je peux donner pour offrir reflet à l’être que j’aime le plus au monde. Seul un artiste peut comprendre l'émotion d’avoir réalisé cela. Je pratique cet art parce qu’il me permet de dire ce que les mots nous interdisent d’entendre. La peinture offre des verbes qui  racontent des histoires en couleurs et harmonie. Elle ouvre toutes les voies de la communication, les grandes, celles du dedans. 


Oui il est très possible de regarder le silence. Il suffit de supprimer tous les mots de sa tête, ensuite, d’y mettre une étendue, d’eau de sable ou de verdure, du vent léger, de la lumière.  Laisser errer sa pensée.... je fais cela souvent...; LOL


L’homme a besoin de revenir à ce que la nature a inscrit en lui avant que les mots ne contiennent la raison de tout. Toi tu n’as pas essayé de raisonner.



il régnait dans ce sous-bois un parfum d’amour si perceptible qu’il était impossible de ne pas en être touché au point de baisser la voix, le volume se réglait aux murmures... J’avais le cœur qui s’emballait, le sang qui chauffait. J’étais bien, en totale harmonie avec la nature et tous, unis.



Je ne pouvais plus bouger, j’avais la vue brouillée, les mots d'amour ont un pouvoir magique lorsqu'ils tentent d’exprimer l'amour.





j'aime et pis c'est tout... Kissous..... Dis-moi Rose elle va pas mourir hein????
Re: F. (fiction) épisode 9
Message le 17.01.17 10:37 par nessim
EPONINE52

c'est cool de te lire a ce stade du roman, il reste deux épisodes, et tu as suivi le fil jusque là. Tu ne peux pas savoir mais le troubadour j'adore, jeunes j'écrivais des textes semblables aux lais.
Pour cette phrase ou l'important n'a ni orthographe ni synonymes elle s'est éclairé en retrouvant la caisse ou j'ai mis les mots de mes enfants et j'y trouve des "je tème papa" magnifiques:) le prénom des enfants c'est une amie qui me l'a suggéré il y a longtemps, quand je lui ai soumis le texte, elle l'a dit comme une évidence, comme si c'était leurs noms et qu'il suffisait de l'écrire ce que j'ai fait:-) et te dire que je vais suivre le conseil, fini je l'envoie a un site que j'ai trouvé qui fait des appels a texte pour parution a compte d'éditeur. Merci Christine Bises
Re: F. (fiction) épisode 9
Message le 17.01.17 10:40 par nessim
Vividecateri

tu sais je crois sérieusement que celui qui meurt est celui qu'on oublie, qu'il soit là ou pas, Rose est inoubliable pour Georges et les autres, elle ne saurait mourir dans le sens vulgaire...tu verras:-) Bises Vivi
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Re: F. (fiction) épisode 9
Message le 17.01.17 15:11 par Vividecateri
ok... Kissousmoutchs
Re: F. (fiction) épisode 9
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F. (fiction) épisode 9

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