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 F.(fiction) épisode5

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nessim



Date d'inscription : 21/01/2016

31082016
MessageF.(fiction) épisode5

9 décembre au petit matin :  
 
Réveil aux premières lueurs de l’aube… Il faisait un peu frais au salon, nous nous y étions endormis, mon Ange et moi, l'un sur l'autre, sur le canapé. Je la portai jusqu’à son lit. Elle ouvrit à peine les yeux pour me souffler le plus gentil des mercis.
- Dors mon ange
- Tu viens dans mes rêves ?
- Je t'y attends déjà.
- Mmmm, j'y vais alors.
Je crus entendre un battement d'ailes en quittant la chambre à reculons. La maison était silencieuse, je n’avais plus sommeil. Je pris la direction de mon atelier. La rose rouge au bas de l’escalier s’était délaissée de trois pétales de velours, je décidai de ne pas les toucher. Je m’entendis simplement prononcer : " bonjour rose ".  Il faisait froid et sec, cela ne durerait pas, le ciel était plus lumineux à l’horizon. J’avais fait une dizaine de mètres quand je vis F., un sac à la main. Je lui fis un grand signe pour l’inviter à me rejoindre.
- Bonjour, Georges, la journée va être belle.
- Oui F. bonjour, tu es matinal !
- Je vais à ta cabane, si tu le permets.
- Bien sûr
- Et toi, tu allais à ton atelier ?
- Oui, une autre cabane… Plus facile à trouver. Un petit café ?
- Pourquoi pas ?
- Allons-y.
Passant devant la rose au bas de l’escalier, je sentis que F. ramassait les pétales rouges. J’eus l’impression qu’il s'adressait à cette fleur exceptionnelle, pourtant en me retournant, je le vis silencieux.
Assis, face à face, dans la cuisine, devant un bol de café bouillant, sans prononcer un seul mot, je nous ressentais étrangement proches, F. et moi. J’avais quantité de questions à poser à ce marin, mais comme d’habitude le vocabulaire me faisait défaut. Mes lèvres s'aventurèrent sans réfléchir :
- Je suis très heureux que nos chemins se soient croisés F..
- Moi aussi Georges. Les chemins se croisent comme les cordes, souvent pour résister plus, je suis très content d’être là.
- Je voudrais pouvoir te remercier.
- Tu ne me dois rien… au contraire
- Je me sens redevable F.,  si je peux faire quelque chose pour toi, j’en serais content.
Il ne bougeait pas, il ne buvait pas son café, il me regardait comme s’il avait attendu ma réplique pour poser la sienne.
- Il y a quelque chose que tu pourrais faire.
- Oui, dis moi, quoi ?
- Un tableau …ce serait possible ?
Ne cherchez pas à comprendre. A cet instant, je savais que F. allait me demander ça. Je n’en avais aucune idée quelques secondes avant.
- Qu'est-ce qu'il te plairait comme thème ?
- A toi de me le dire Georges.
- D'accord, je vais essayer de faire le tableau que tu attends.
 
Un phénomène singulier se confirmait, à chaque fois que nous discutions F. et moi, toutes les questions que j’aurais pu lui adresser trouvaient réponses sans un mot. J'avais un retour à mes interrogations dans un silence qui contenait tout. J’en eus confirmation en devançant sa réponse à propos du tableau. Je posai ma tasse et le regardai, assis là, en face moi, dans cette cuisine, au petit matin. Je me sentais en communion avec cet homme je pouvais lire en lui.  Une perception très étrange, je voyais tout…et rien.  Comme si je regardais du coin de l'œil les images d'une télé allumée sans le son. Sans un mot, sans bien voir les couleurs, je percevais un flux de sensations qui relient des lieux et des événements. Ce que contenait la mémoire inconsciente de F. défilait de sentiments en émotions, je saisissais les mouvements, les passages et me ressaisis. F. ne bougeait pas.
Je dus faire sauter pas mal de barrages à ma pseudo spiritualité pour lui poser une question…
 
- Dis moi F. … Es-tu venu chercher Rose ?
- Mais Georges, c’est Rose qui m’a trouvé.
- Oui…évidemment…
 
Rien… Ce bonhomme répondait à une conscience du présent, pas d'hier pas de demain.  Apparemment il était seul à décider de lui même, il pratiquait le ici et maintenant en toute autonomie avec une virtuosité que seule une grande foi en la destinée met en œuvre. Un chemin est pris, il ne présage rien, son tracé finit par révéler, à la fin, ce pourquoi on l'a arpenté. Inconscient du devenir et de la conséquence de chaque pas nous marchons sans vraiment comprendre leurs portées. Il peut arriver qu'après on regrette d'avoir marché trop vite, comme on regrette parfois de n'avoir pas couru. Ces regrets-là, on ne peut les avoir qu'après. Je ne crois pas que j'aurais quoi que ce soit à regretter. Nous étions sur le chemin de F. C’est lui dirigeait le pas.
 
- Je vais penser à ton tableau, ça me fait vraiment plaisir de faire cela pour toi
- Merci, il faut que je te dise que ce n'est pas pour moi
 
Après nous être séparés je finis mon café en silence. Le soleil commençait à réchauffer les arbres. En regagnant mon atelier, je suivis F. des yeux jusqu'à ce qu'il entre dans le bois : sa silhouette était floue. Des mots arrivés d'on ne sait où défilaient dans ma tête " La distance ne réduit pas ce qui nous relie."
 
Peindre. Une nouvelle toile, j’en avais envie ! Toute l’énergie que j’avais mis dans la Vie en RoseS aurait dû me vider, me laissant rassasié de toute expression pour un moment, mais non, j’avais encore à dire. Je ne savais pas quoi, l’envie souvent nous échappe de la raison.
On pourrait croire que la toile blanche est comme la feuille blanche des écrivains, celle qui apporte des angoisses. Je ne comprends pas cette obstination oppressante à vouloir absolument écrire. Non, la toile blanche ne m’avait jamais apporté de craintes. J'aurais pu avoir les mains qui tremblent à l'idée de couvrir cette toile, je ne savais pas ce que ma peinture pouvait devenir après la Vie en RoseS. Mais le désir devenait besoin et le besoin masque le risque.
La façon dont F. avait raconté la montagne lors du dernier dîner me fit penser à sa vallée, vue du sommet. Je m'y étais longuement attardé au cours de l’une de mes nombreuses promenades. Un spectacle magnifique m’était offert. Après une bonne matinée de marche, j’étais assis dans les hauteurs sur une herbe que personne n’avait foulée depuis des années.
La nature décorait l'espace de ses couleurs et matières dans un désordre harmonieux.  Chaque fleur ou caillou avait sa justification. Tout sait pourquoi il est là, à l'ombre ou au soleil, en l'air ou au sol, de cette couleur ou de ce parfum. Chaque chose est reliée à une autre pour "être". Cette lecture, solitaire, plus près du feu des nuages, me posait aussi à ma place.  J’y étais resté toute une après-midi, profitant d’un grand sentiment de paix. Je pouvais voir les nuages planer, le soleil les traverser au passage, et les averses se former.  Les grands mouvements dont on ne voit qu'un bout plus près du sol se révélaient avec plus de générosité. Du haut, on voit comme un serpent de métal, le seul train arriver tout en bas, les routes qui zèbrent la terre, les téléphériques qui découpent l’espace, la petite ville… Je me souvins de ce que F. m’avait dit :" Retenir dans le temps les couleurs d’un présent permanent C’est ce qu’était le tableau de Rose, dans tous les sens du terme  face à lui, on était avec Rose où qu’elle fût, c’était un vrai cadeau. Si je parvenais à peindre le prochain tableau à la manière du dernier…   alors je serais en montagne…pour de bon…  C’était une idée folle qui dans le contexte me paraissait naturelle.
 
Je me lançai avec précaution pour retenir l’émotion. J’essayai de raison garder, frustré de n'avoir pas goûté au plaisir de la construction lors du dernier tableau, je ne voulais pas que celui-ci m’échappe. Ma main caressait le coton tendu, la lumière du jour me parvenait lentement, elle s’accrochait langoureusement à la toile, y laissant une ombre légère, trace d’un passage. Je commençai par un lavis de fond dont la teinte naquit sans que je ne m’en aperçoive. Le besoin de peindre m’emportait…trop vite, trop loin. Je dus avoir une absence sous les coups du pinceau. Une de celle dont on revient souriant de l’intérieur sans savoir pourquoi. Aucun souvenir dans la tête, plein dans le corps. Les poumons ouverts, des traces de vent frais sur la peau et sur les cheveux. Je réussis à reculer lentement.
Voilà, petit à petit le tableau sur mon chevalet naissait à mes yeux pendant que je me remplissais du   présent. J’étais là, dans mon atelier, un regard dehors me fit voir que le temps n’avait pas trop bougé. Travelling jusqu'à la toile. Les bases étaient posées, une vue dans le brouillard, on pouvait apercevoir la vallée. Mais cette ébauche dégageait déjà une sorte de palpitation prenante, une vibration lente sous les formes inabouties qui laissaient percevoir d’autres formes, plus vivantes. On ne pouvait pas le regarder comme une première étape, ce tableau était en devenir permanent et ce destin s’impatientait dans les traces de couleur. Je fus interrompu dans ma contemplation par une ombre, au loin, près de la villa. Ange en sortait, je la regardai me rejoindre, un thermos dans une main, et deux tasses dans l’autre. Je préférai aller à sa rencontre.
 
Elle était pétillante 
- Bonjour. Tu as l’air en pleine forme !
- Bonjour mon ange
- F. m’a dit que tu avais déjà pris le café avec lui ce matin, j’ai pensé que tu n’en refuserais pas un second.  
Je changeai d’avis à propos de l’alchimie matinale : je remplaçais la cigarette par un baiser tendre. Le premier baiser et le café, voilà ce qu’il me fallait pour tous mes demains. 
- Bienvenue, c’est gentil,… dis, tu es entrée dans la cuisine au moment où F. y arrivait ?
- Non, il est arrivé au moment où j’en sortais, pour le téléphone.
- C’est ça, c'est pareil.
- Ah ? 
Nous buvions notre café dehors en plein soleil. Ange me regardait d'une telle façon que l’émotion m’envahit…une alchimie d'envie d'admiration, de respect… d'amour, enfin, on ne peut pas écrire cela, il n'y a pas d'orthographe pour le pur sentiment.
- Tu as commencé un tableau ?
- Oui, j'en ai besoin,
- Comment te sens-tu?
- Clair, quoi que… je te montrerai tout à l'heure.
- D'accord.
- C'était qui le téléphone ?
- Alex.
- Comment il va ?
- Tu lui demanderas, il m’attend à la gare.
- Déjà là !
- Des problèmes dans son appartement, une histoire de fuite d’eau… Il arrive plus tôt
- Tu pars maintenant ?
- Pas longtemps, j’en profite pour faire des courses, tu as besoin de quelque chose ?
- De toi. Dépêche-toi
Réflexion faite, je me dis que je pouvais même éliminer le café. Ange partit. Rose, au seuil de la cuisine, lui fit de grands signes et autant pour moi. Je levai mon chiffon rouge à son intention puis rentrai m’asseoir dans le fauteuil face au chevalet. juste là devant moi sur la toile la nature était belle, grande, généreuse et exubérante….
Je repris mes réflexes, respirer à pleins poumons, se fondre dans le silence des bruits de la vie, oublier les barrières, les murs et les frontières. Cette vallée promettait d’en dire encore davantage, plus je la regardais, plus  montait à l’intérieur de moi l’écho de ce qu’elle était. De la terre odorante, des herbes humides, un désordre ordonné de vies de toutes espèces, sous la caresse de la lumière. Ce tableau promettait d’être aussi vivant que la vie en RoseS, je me souvenais d’hier comme si c’était demain.
 
L’actualité réapparut. Flash… Alex arrivait !
Alex, je le connais depuis… je ne sais plus quand. Nous étions étudiants ensemble. Il allait à toutes mes expos, sauf la dernière, il participait à un collectif, je ne sais où. Je lui avais présenté Marie-Ange qui avait accepté de le représenter. Alex a beaucoup de talent, c’est un original, incapable de respecter la moindre hiérarchie. Cela se sent dans son travail. Il touche un peu à tout et essaye toujours de créer une nouvelle approche, un style personnel. Il ressent un grand besoin de reconnaissance. Jusqu’à afficher toutes ses revendications dans ses tenues vestimentaires.
 
F. frappa aux carreaux.
- Entre F.
À peine la porte fermée, il se dirigea vers le chevalet.
- Tu as commencé le tableau Georges ?
" Le" tableau ? Il s’approcha…regarda la toile.
- Bonne idée ! 
Du fauteuil où j’étais, je le voyais de dos avec la vallée derrière,  un peu comme si nous avions marché hors des sentiers toute la matinée et que je lui présentais la vue.
- C’est ce que tu voulais F. ?
- Je n’avais pas idée, ce que tu as choisi est beau.
Il continuait de regarder la toile, bras ballants. Nous en étions arrivés, F. et moi, à une forme d'échange ou le nombre de mots était minimal. Je devais lui faire une toile, elle n’était pas pour lui… Nous n'avions pas discuté de son contenu, celui qui m’était venu convenait. C’était… normal ! 
- Georges, j’ai coupé un peu de bois.
- Oui ?
- Devant ta cabane.
- Ah ?
- Cela te fait une petite clairière.
- C’est une bonne idée. Comment va Rose ?
- Ce matin, les pétales font le tour de son cou. Rassure-toi, elle ne sent rien.  
 
Rose… Je fuis l'idée du quai qui t’attend, au moindre coup de sifflet, je sens le train ralentir. Grand-Mère, tu te prépares à baisser le rideau sur tous nos paysages…
 
Je n’avais plus le cœur à peindre. Il me fallait voir Rose.
- Je retourne à la villa.
- Cela t’ennuie si je reste un peu ?
- Non, ferme bien la porte en sortant. Il y des chats errants.
 
Rose était dans sa chambre, assise à son secrétaire près de la fenêtre. Le temps que je la rejoigne, elle m’offrit le visage de ses plus beaux jours. En me prenant ma tête dans ses mains, elle me déposa sur le front un baiser d’une grande tendresse. 
- Tu sens bon la rose, Rose
- Toi tu sens encore la térébenthine mon Georges.
Un collier de pétale sombre lui formait un tour de cou. C’est difficile à croire mais… dramatiquement élégant.
- Ton ami Alexandre arrive, tu dois le savoir.
- Oui, j’ai vu Ange, …Marie-Ange.
- C’est jolie Ange. 
Rose souriait !
- Mon copain, il n’est pas de tout repos !
- Je sais, mais il est drôle et très attachant.
- Tu écrivais Rose ?
- Oui, mon grand, j’ai pensé à toi.  Tu te souviens de ce que tu disais petit, à propos de tes cahiers ?
- Pas vraiment.
- Tu voulais écrire au crayon papier, tu ne voulais pas de ratures, tu préférais gommer. Tu faisais une grande différence entre les deux.
- Oui c'est vrai. Rayer, c’est agressif, effacer c’est faire disparaître sans laisser de traces, et on peut écrire à nouveau par-dessus.
- Tout à fait Georges, et là, tu vois, j’ai écrit sans une seule rature.
J'ai pris la main de Grand-Mère pour y déposer un baiser, j'aurais aimé lui voler tous ces bracelets et colliers… Nous avons partagé un long silence.
- On se retrouve en bas ?
- Va, j’arrive.
 
Une grande feuille de papier m’attendait sur l’oreiller de ma chambre : « Tu as manqué à mon réveil…» L'évidence qui s'était imposée entre Ange et moi avait ouvert en grand tous les aimants, le courant était fort, de plus en plus fort, à chaque pensée touchée. Je pris une douche malgré la décharge électrique qui me parcourait le dos. Alors que je sortais de la chambre, Rose en faisait autant. Nous sommes entrés dans la cuisine en même temps qu’Alex et Marie-Ange. À fonctionner par deux, ces portes nous mettent en plein courant d’air.
Mon ami n’avait pas changé, grand, très mince, les yeux verts et coiffé comme sorti du lit. Il portait un débardeur sur un tee-shirt à manches longues, les deux étaient liés par des épingles à nourrice. Son pantalon de velours découpé un peu partout lui descendait au milieu des fesses. D’après lui, chaque trou se situait à un endroit choisi ! Il était chargé comme je ne sais qui, entre pêcheur et vacancier sur un quai de gare.  À trente-six ans, il était un éternel enfant. Il dut se débarrasser de tout ce qu’il portait pour nous saluer. Ce fut vite fait. La cuisine fut un champ de bataille en trois secondes. Ça, c’était l’effet Alex.
- Rose, Grand-Mère de mes rêves…
Alex était orphelin.
- Et mon « Jojo » !
- Salut Alex.
- Dites donc, fait pas chaud dans votre pays, mais l’air est sain. Ce parfum de rose ? C’est de l’encens ?
Alex a un goût prononcé pour l’encens… Les bougies… Aussi pour les mélanges d’herbes ou de fruit séchés. Il consomme ces mixtures en " patchs ". Il se fabrique lui même ses autocollants. Les effets sont divers. 
- Alex, viens, je vais t’aider à t’installer, on déjeunera ensuite.
- On y va. 
D’aller-retour en aller-retour, la chambre fut… bien occupée ! 
- Ca me fait franchement plaisir de vous revoir et ça m’arrange d’être là. J’ai un souci dans mon appart, il s’est mis à fuir de partout.
 - Je suis content de te voir, dis, il faut que je te prévienne…
 - De quoi ?
 Alex était allongé sur son lit, les mains derrière la tête, visiblement il rangerait plus tard. Je m’assis à son chevet.
 - Il y a des choses qui pourraient te paraître étranges, ici.
 -  Vi j'ai vu, le papier peint !
- Sérieusement …  tu sais… Rose ne va pas bien.… Elle a décidé de partir.
 -  Quand ?
 - Je crois,.. à la fin du mois.
 -  Et son anniversaire ?
 - Je ne comprends pas.
 - Mince. Vieux, on s'y attend mais…Je suis…
 - Oui, je sais… c’est sa décision tu sais… et, il y a autre chose…
Alex se redressa. Il y eut un moment de silence. Il aimait beaucoup Rose.  Non, décidément, je ne me voyais pas lui en rajouter avec tout l’étrange qui avait élu domicile à la Villa des Roses. Inutile de tout lui raconter.
 - Bon, enfin …écoute, fais-moi confiance, ne t’étonne pas trop de ce que tu vas voir ici.
- Rien ne m’étonne, tu sais bien.
- On verra…
Je voulus me relever, Alex me retenait, dans un moment de silence dense, sans voyelle ni consonne. On ne se regardait pas, on partageait la charge. Je me dégageai très lentement
- Je descends, on déjeune quand tu veux. 
 
Ange avait tout préparé. L’air de la montagne lui donnait une mine resplendissante. Nous avons déjeuné tranquillement, en parlant de choses et d’autres. Alex, volubile de nature mit du temps à se mettre en train mais le naturel revint, de souvenirs en projets, moi ponctuant, entre deux regards à Ange qui suivait et Rose qui relançait Alex. Nous étions bien, là, dans cette cuisine ensoleillée, tous les quatre.
- F. a coupé du bois Georges.
- Oui Rose, il me l’a dit.
- C'est qui  F. ?
Je regardais Ange et Rose tour à tour : qui pouvait répondre à cette question ? Moi pas !
Rose se lança :
- Notre jardinier.
- Vous embauchez un jardinier à cette saison ?
- Mon petit Alex, le jardinier même s’il est saisonnier, ne mérite pas d’être licencié la moitié de l’année, tu ne crois pas ?
- Si si, c’est chouette un jardinier Rose. La rose dehors, c’est lui ?
- Oui, et c’est justement pour ça qu’on ne le licencie pas.
Grand-Mère nous fit rire. Ange reprenait la balle au bond l’envoyant sur le terrain d'Alex. Ça marchait à tous les coups.
 À la fin du repas, nous sommes sortis fumer une cigarette entre hommes. Il faisait chaud, on entendait fondre la neige.
- Et ta peinture ?
 - Je prends un nouveau virage.
 - Chouette, ça faisait une éternité.
 - C’est quoi pour toi l’éternité Alex ?
 - Ben dis donc, tu as la forme toi !
 - Mouais, tu as remarqué que tu peux faire " rivage " avec « virage » ?
 - Ça s’appelle une anagramme.
 - On n’en a rien à faire de comment ça s’appelle Alex, au niveau du sens, quand tu prends un virage, c’est pour atteindre un nouveau rivage. Étonnant ce sens dans le sens non ?
 - Qu’est ce qui t’arrive ? Tu découvres l'alphabet ? C’est l’effet Marie-Ange ?
 - Quel effet Marie-Ange ?
 - Arrête c’est évident vous deux ! Et, toi qui a le plus grand mal à trouver les mots, tu me fais une tirade sur le rivage après le virage.
 - Ça n’a rien à voir avec Marie-Ange.
 - Ouai, t’as changé toi.
- Ça c'est sûr.
- Tu t’es mis aux « patchs » ?
- Tu es indécrottable.
- Je sais pas, je me disais ton jardinier...Allez !  J'installe mes affaires dans ton atelier.
- Ben, pas vraiment. Je te l’ai dit, je prends un nouveau virage, c’est délicat, j’ai besoin de travailler seul.
- Sympa ! Garde tes rivages, roule tout seul.
- Installe toi dans la grange, elle ferme bien et il y a « une éternité » qu’il n’y a pas eu de fourrage.
-  ça me va impec.
 
Alex est assez envahissant dans son art.  Trop débordant. Je le sais pour avoir partagé plusieurs ateliers avec lui. Je préparais des teintes lorsque Ange vint me rejoindre. Elle désigna mon chevalet.
 
- Vas-y… regarde
- Georges, c’est incroyable, on sent le brouillard, la nature,...mais la vraie.
- J’ai essayé de me freiner.
- Te freiner ? Ton travail est extrêmement fort, il en émane une paix silencieuse en mouvement.
- Je sens que j'ai encore à lui dire, c'est une commande pour F..
- Pour F. ? Ha !
- Enfin, pas exactement.
Mais que c’est compliqué les mots !
Ange était toujours devant le tableau, on aurait dit qu’elle admirait le paysage, me parlant sans tourner la tête.
- C’est étrange, il demande à être continué. Il appelle tes pinceaux.
- Oui et c'est très fort en moi… Dis, tu sais où est F. ?
- Non, mais je le trouve de plus en plus curieux, il ne veut pas me toucher !
- Que veux-tu dire ?
- Il ne me serre pas la main, il me dit bonjour de loin.
- Tu l’intimides peut-être.
- Je n'ai pas eu cette impression… J’ai parlé avec lui, hier. Il a une manie curieuse, il passe son temps à faire des nœuds. Je suis sûre qu'il a été marin. Je lui ai posé la question. Il m'a dit qu'il ne se souvenait pas, qu'il n'avait pas de mémoire, alors ce n’est pas facile de se raconter, évidemment, je n’ai pas appris grand chose.
- Les mots disent peu de chose Ange.
- Oui… je sais… Georges, tu vas faire un deuxième chef d’œuvre avec cette toile.
J’en étais à mon quatrième mélange de pigments et d’huile lorsque je sentis deux bras fragiles comme des ailes d’oiseau m’enserrer la taille et remonter sur ma poitrine.
- Tu m’emmèneras sur la montagne ?
- Je t’emmène où tu veux.
- Je voudrais aller là-haut, admirer cette vue.
- On ira si t’en profites pas pour t’envoler. Dis-moi, F. t’a parlé de la bouée ?
- Il m’a dit l’avoir trouvée dans son appartement, mais il y a forcément un rapport entre le naufrage de " La Providence " et sa présence ici.
- C’est-à-dire ?
- Je ne sais pas exactement. Sa route, j’ai idée qu’elle part d’un trou dans l’océan où toute une famille et tout un équipage ont sombré en même temps. Je crois qu’il devait vous rencontrer Rose et toi. Vous êtes son chemin.
Nous nous rapprochions de plus en plus Ange et moi. Elle me devinait. Elle devait se dire que je savais tout peut-être même sans les mots. Je me retournai et la pris dans mes bras. Il n’y avait plus que la place d’un micro souffle entre nous. Ses lèvres … fines, sucrées. Je ressentais la même chose qu’à mon premier baiser. Nous n’avions plus d’air, nous ne voulions rien interrompre, je parcourais son corps de mes mains, j’avais envie de sa peau contre la mienne. Ange se retrouva assise sur l’établi, elle enlaçait ses bras autour de mon cou et enserrait avec force ses jambes au bas de mon dos.  
- Bon ben, je l’saurais, faut frapper à la porte ouverte avant d’entrer maintenant…
Alex bien sûr.
- J’aurais juste besoin de chiffons… si c’est possible. 
Alex a toujours besoin de quelque chose…
- Dites, votre jardinier, il n’a pas l’air d’un marin ?
- Si, tu l’as rencontré ?
Je me dirigeai vers mon chevalet pour couvrir la toile. Trop tard, la fouine coiffée en pétard pointait son nez à flanc de montagne.
- Non, j’l’ai vu entrer dans la forêt avec Rose.
Le ton de sa voix fléchit à la vue du tableau.
- Hé…dis donc…c’est pas un virage, ça…
 Bon il fallait que ça arrive alors autant… Essayons la technique de Rose.
 - C’est un rivage !
 - Non sérieux, ami, attends attends, tu t’es dopé à quoi ?
- Je t’ai prévenu Alex, il y a des trucs étranges ici en ce moment.
- Ça c’est pas étrange…quand même…mais c’est superbe, ça vibre, ton tableau est vivant.
- Alex, c’est une image, image et magie sont des anagrammes.
- On s’en fiche Georges de tes anagrammes. T’es sûr que tu ne t’es pas mis au « patch» ?
- Mais c’est quoi ces patchs ?
- Un truc à Alex, des mélanges d’herbes qu’il se colle sur la peau.
- Ça produit quel effet ?
- Demande-lui.
Alex avait les mains sur les hanches, au-dessus du pantalon, ça lui faisait des jambes de nain, tête tendue en avant vers mon tableau, il la balançait de droite à gauche, scrutant la toile. J’avais l’impression qu’il cherchait quelque chose. 
- Alex, ça te fait quoi ces patchs ?
 Il ne quittait pas la vallée des yeux.
- Ça dépend des composants. Attends… je respire là, c'est un truc de fou !
Je finis par redescendre le linge de protection.
- Georges, y’a un truc de pas très clair là ! Ce que tu as fait est …
- Je t’ai prévenu, vieux et…
- Et quoi ? Tu ne te rends pas compte !
- Pas complètement, laissons venir.
- Mouais…
Mon ami me scrutait de haut en bas comme s’il me découvrait, il regarda le linge qui recouvrait mon tableau et revint vers moi
 
- La grand-mère ? Elle est au courant ?
- Pas encore, je préfère ne pas lui en parler pour l’instant.
- C'est louche, je comprends pas, tout a changé ici, je suis plus qu’épaté et content pour toi. Ça t'a pris comment ce virage ?
- On en reparle Alex ? Il faut que je m'y remette
- Que tu te remettes à quoi ? OK, OK, mais faut qu'on en discute… Je vous rappelle quand même qu’il y a un jardinier déguisé en marin qui a embarqué Rose dans les bois ! Ca aussi c’est étrange !
 
Alex sorti, Ange et moi nous sommes posés dans le fauteuil. J’étais dans mes pensées, il allait me falloir beaucoup parler bientôt, Alex avait raison évidemment : tellement de choses avaient changées.
Comme tout le monde à mon âge, je croyais m’être inscrit dans un rail, l’inattendu s’y fait rare. Quand on approche de la quarantaine, on s’aperçoit que le monde est bien moins extraordinaire que nous ne le pensions. Et encore, j’avais plutôt de la chance. Mon statut d’artiste me permettait des émerveillements. Et de l'émerveillement à la magie, il n'y a pas loin. A ce moment-là, je sentais flotter cette poudre brillante qui précède les tours. Cette « magie » qui accompagnerait Rose jusqu'à la sortie pour lui éviter de se perdre avant de se retrouver sur le quai, celle qui avait fait qu’un petit oiseau s’était posé dans mes bras, ces anagrammes qui devenaient réalité faisant battre la vie dans mes « images ». J’utilise le mot « magie » pour être compris, il ne faut pas s’arrêter sur ce mot. Sur aucun autre d’ailleurs. Les mots ne sont pas faits pour que l’on s’arrête dessus. Il faut vite les passer. Ou alors il faut en choisir un seul et oublier tous les autres.
- Je m’y remets.
- Georges, cela t’ennuie si je reste ?
- Non, pas du tout, au contraire, reste.
Je soulevai mon petit oiseau pour le déposer sur le fauteuil. Il était bien trop grand pour elle. Elle avait les yeux azur relevés, la tête posée sur ses genoux regroupés. Ses petits bras les tenaient bien serrés. Je ne bougeais pas, debout devant elle. Je vis alors dans le visage de mon ange une toile blanche à remplir, un tableau à venir.
- Oui Georges ?
- Non, rien.
- Tu es sûr ?
- Oui… Enfin… s’il n’y avait pas ma peinture en cours …
 En penchant la tête sur le côté, elle me sourit tendrement.
- Rejoins-la.
- Je m’y mets !
 
J’ai peint, sans m’arrêter ni me retourner, avec frénésie. C’est venu très vite…
Je suis parti. Toute mon attention se portait sur ma toile.  J’étais dans le cadre, en haut de la montagne, mon être faisait corps avec le paysage… j'essayais de me discipliner. Retenir l’émotion… puis la laisser filer, bloquer…relâcher. Lorsque je me trouvais devant une difficulté, une mauvaise teinte, un mauvais trait, j’ouvrais les vannes du ressenti et la couleur changeait, le trait se justifiait au bout de mes pinceaux. Les petites flammèches bleues continuaient de courir sur ma peau. Je n’avais aucune autre vision que la vallée, autour c’était le noir. Aucun mot n’encombrait mon esprit, je n’étais qu'émotion seule et seul en moi à accueillir tous les ressentis d’une vallée inondée de nature et de paix.
Je ne sais pas combien de temps cela a duré. On ne compte pas quand on est bien, on oublie les additions qui font de l'ombre. Quand la nature nous prend dans ses forces, elle nous emporte dans des voyages d’où l’on peut ne plus vouloir revenir.
- Georges…
Une voix… il y a quelqu’un ?
- Georges !
Je me suis senti attiré en arrière, comme si un vent violent remontant de la vallée m’avait poussé.
- Tu es là ?
J’avais peine à m’habituer. J’étais dans mon atelier, Ange me tenait dans ses bras, me secouant doucement, j’avais l’air d’un idiot, bras en l’air, des pinceaux plein les mains.
- Ange…
- Ça va ?
Elle passa sa petite main sur mon front, doucement, à plusieurs reprises.
- Ça va. J’étais un peu dans mon tableau.
- Un peu ? Tu as plongé dedans tu veux dire.
Nous avons tourné la tête ensemble vers mon chevalet. Ange m’avait saisi par la taille, j’avais toujours les bras en l’air. La vallée émergeait du brouillard. On sentait que le jour se levait, le vent matinal allait très vite nettoyer les quelques restes de la nuit encore en suspension. Effectivement, e ne m'étais pas retenu. J’avais « plongé ».
 - C’est magnifique, on sent l’air frais, l’humidité, on entend le vent… Ça donne le vertige.  Georges, attends… éloignons nous un peu… Il faut…
 
Je redescendis le voile protecteur sur l’image, Ange était bloquée. Elle suivait la progression du tissu qui s’abaissait profitant plus longtemps du paysage. Quand il fut complètement recouvert, elle était encore dans ses nuages. Il restait de mon ciel dans ses yeux. J’avais des taches sur mes vêtements. J’ai jeté mes pinceaux dans un pot, pris mon oiseau dans mes bras et lui ai cloué le bec.  Nous sommes restés en silence le temps que je me réinvestisse du présent. Je redescendais de la montagne tranquillement. Ange dans mes bras, sur mes genoux, dans le fauteuil.
- Georges, il faut que je te dise…
-  Tu as vu le chat ?
- Quel chat ?
 Je me suis levé puis j’ai posé mon oiseau dans le fauteuil. Je lui désignai mes vêtements, j’étais « tacheté, rayé… ».
 - Pourquoi me parles-tu de chat ?
 J’ai tiré mon pull en avant, ce n’est pas un chat, ça a bien l’air d’être une trace de pinceau que l’on essuie.
 - Georges, écoute…
- Dis, tu as des nouvelles de Rose ?
- Oui, je l’ai vue entrer à la villa. C’est quoi cette histoire de chat ?
- Rien, ne t’inquiète pas…
- Oui comme tu dis ! Pas de raison de s'inquiéter !!!!
- Rose était seule ?
- Non, accompagnée de F., et Alex est arrivé derrière.
- Ah, Alex.
- Tu t’arrêtes quand Georges ?
- Je suis fatigué, mais ça va, je peux continuer.
- Et toi ?
- Ça ne va pas vraiment.
- Viens-là, c’est à cause de moi que ça ne va pas ?
- Oui Georges, enfin… pas seulement …
 Elle marqua une pause, comme si elle renonçait à parler. Elle reprit doucement
- Comprends-moi, je suis très heureuse de notre « relation », mais…
- Relation ?
Ah, que c’est laid comme mot. Alors, comme ça, nous avons une …relation. Direct à la… poubelle ! "Relation"!
- Nous n’avons pas de « relations » Ange.
Ma façon d’accentuer ce mot disparu de mes rayons la fit réagir.
 - Georges, je l’ai dit « entre guillemets ».
 - Et alors ? moi aussi !
 Elle a tiré ma tête vers la sienne, je me suis laissé plier.
 - Georges, je n’ai jamais été aussi proche d’un homme.
 - Ça, c’est important.
 - Il reste que ce qui se passe ici, l’est aussi.
Je sentis venir les questions, sans la capacité d’y réfléchir.
Ange arborait un petit air de défi. J’aime l’expression de son visage quand il prend ces plis. Je la serrai à mon côté, content, presque « heureux ». Je revenais à la conscience du présent. Nous sommes retournés au silence, elle était absorbée.
 
Depuis la cuisine, à la villa, on entendait discuter au salon de la dernière création d’Alex. Je pris Ange dans mes bras et fit quelques pas en la poussant vers une grande armoire à vaisselle.
- Tu me raconteras ce qui s’est passé dans l’atelier ? Comment j’ai peint ?
- Je voulais te le dire tout à l’heure quand tu m’as parlé de chat, mais, c’est pour ça que tu me prends dans tes bras ?
- Tu n’es pas bien dans mes bras ?
- Mauvaise réponse !
- J'ai toujours envie de t’avoir dans mes bras.
Je ne le savais pas, certains mots ont le pouvoir de cogner un vaisselier contre un mur !
- On vous entend arriver de loin…
- Oui Rose, une glissade. Ça, Alex, c’est de la glaise qui promet 
- Vous arrivez bien. Je suis bien parti, vous en pensez quoi ?
- Elégante, sauvage et mystérieuse, si tu tiens la finesse et les mouvements, tu vas faire une très belle pièce. Pourquoi un chat ?
- Sais pas. J’avais besoin de travailler et c’est parti comme ça.
F. était assis en retrait sur une chaise de la grande table, Rose et Ange sur le canapé face à la cheminée, Alex sur un fauteuil un verre à la main, sur la table basse, le chat marchait sur la gouttière d’un toit, le dos un peu arrondi.
- Dis donc vieux, on a discuté avec F.. Il est fort, sur les plantes et les fleurs…
- Herbes et fruits aussi non ?
- Sûr, il est jardinier !
 Je me suis assis sur le bras du fauteuil d’Alex, j’avais vue sur tout le monde.
- F. va essayer de me trouver des composants. À propos de nature, je vais y faire un tour dans cette forêt, ça vous dit une balade demain ? Et ton virage Georges ?
 Deux ou trois sujets en même temps, c’était du Alex tout plein, en plus, on avait bien dit « pas devant la grand-mère. »
 - Un virage Georges ?
 Ça n’a pas loupé.
 - Un jeu de mots entre artistes Rose. On passe de rivage à virage. Alex parlait de ma peinture.
- Ah !… Tu commences à jouer avec les mots !
- J’essaye… Pourquoi pas la balade Alex. 
Du fond, F. souriait, il devait être là depuis peu, il portait les couleurs du dehors sur les joues. Ange se penchait sur le chat. Elle le regardait sous tous les angles, pensive, faisant tourner le socle et jouer la lumière sur la matière.
- Alex, j’aime ce côté inabouti. On a l’impression que l’animal sort de la matière comme de la nuit.
- Oui, je vais peut-être en rajouter. J’ai envie de finir l’animal et d’en remettre une partie dans de la glaise brute. Il n’y a que moi qui saurais ce qui se trouve dessous. Un petit verre de vin blanc Marie-Ange ?
Alex ne boit que du vin blanc, sec, sucré, qu’importe. Rose avait l’air « bien » pourtant elle avait dû marcher dans la forêt avec F. tout l’après-midi. Ange semblait revenir d’une balade en montagne, un peu ivre d’altitude, sa peau blanche se pigmentait de rose sur le nez et les joues. Alex, lui, était en tenue de travail, la même que la tenue de repos avec des morceaux de glaise séchée en plus. F. était identique à lui-même, éternel invité, entre absent et présent. Moi j’étais fatigué, j’avais envie d’aller me coucher, de me reposer avec mon oiseau. Il me fallait patienter. Nous devions profiter de la soirée. Les heures aux côtés de Rose étaient précieuses. Le temps qui passe nous apprend que tout s’efface avec le temps. Il me fallait profiter de Grand-Mère avant…
- Je vais vous laisser, j’ai à faire à la maison des Friches.
- Je peux vous accompagner F. ? J’ai laissé des affaires, je vais jeter un coup d’œil.
- Bien sûr.
Alex laisse toujours des affaires. Il a une capacité stupéfiante à multiplier son patrimoine. Il peut arriver sans bagages dans le désert et avoir besoin d’un semi remorque pour repartir. Mais là, il avait surtout envie de parler à F.. Mon ami se leva en remontant son pantalon. J’avais essayé de le convertir aux bretelles, il voulait en rester à la ceinture. Il les choisissait avec beaucoup de soin, elles ne lui servaient à rien. C’est un type bien Alex, il trimbale tout un univers dans ses yeux verts. Un univers, c’est grand. Il ne peut le contenir entier, alors il déborde sur ses affaires, et ses affaires débordent sur tout le monde.
 - Je reviens, ne faites pas les fous…on y va F. ?
- Allons-y…
Je regardai sortir ce couple étonnant. F., de taille moyenne, plutôt large, habillé de circonstance avec son allure de marin, Alex grand, très mince, vêtu de la même façon quelle que soit la saison, la variation se fait sur la quantité de tee-shirts en superposition. Un jour, pour sa première exposition, il s’était habillé tout à fait différemment. Il portait un pantalon noir classique, gilet sur chemise blanche, cravate noire et il s’était coiffé de façon plus… « civilisée ». Ça lui allait très bien. Il avait bien encore, çà et là, des reflets de son monde, un bracelet à billes de bois, une gourmette plus une montre, plus un nœud de tissus … tout ça au même poignet. Je l’avais tellement félicité sur sa tenue qu’il avait râlé en disant qu’elle me faisait plus d’effet que ses sculptures, ce qui était faux. Il avait été brillant à cette expo.
 
- J’aime beaucoup ton ami, Georges.
- J’allais dire il te le rend bien mais l’amour ne se rend pas, il se donne et reçoit, il t’aime beaucoup aussi, Rose.
 Je n’étais pas le seul à les regarder partir. Alex ne passe jamais inaperçu, il a la capacité à attirer les regards, qu’il entre ou qu’il sorte.
- Il a beaucoup de talent, il n’est pas très difficile d’être son agent.
 - Vous représentez beaucoup d’artistes, Marie-Ange ?
 - Une dizaine, Rose. La grande majorité est devenue amie. Le talent est inégal dans la troupe mais toujours présent. Je suis leur comptable, leur sœur, leur mère même parfois. Ce sont des êtres fragiles, ils cultivent l’émotion. Leur vision du monde les met en marge de la réalité, il faut toujours les rassurer. Et pas seulement pour leur art.
 - À ce point ?
 - Oui! J’en ai un qui me présente à chaque fois sa nouvelle amie. Un autre avec qui j’ai dû discuter des heures de l’appartement qu’il désirait … Ils demandent à être couvés, sauf Georges. Lui, il est un peu à part.
 - À part ? En quoi est-il différent mon Georges ?
 - Georges détient une puissance d’expression qui dépasse ce que je connais chez les autres. C’est un alliage rare de puissance et d’émotion servies par une empathie exceptionnelle. Il serait capable aussi bien de sculpter que d'écrire s'il le désirait vraiment.
Parfois on ne regrette pas d’entendre…Ça, je ne savais pas ! Mais là, à me voir, c’eut été étonnant que l’on me prenne pour Zola. J’étais recouvert de tâches.
 - Justement Marie-Ange, j’ai demandé à Georges de me faire cadeau de mots pour mon anniversaire.
 - Je vais me changer pour le repas, je vous laisse entre femmes prendre soin l’une de l’autre.
J’étais fatigué, anormalement las. Ma peinture me prenait beaucoup d’énergie. Il fallait absolument que j’arrive à dompter ce jaillissement. 
- Georges, mon grand, tu n’irais pas en ville demain ?
- Non… Sauf si tu as besoin de quelque chose.
- Du courrier à expédier.
- J'irai pas de soucis.
- Merci.
Je les ai laissées toutes les deux dans le salon. Lorsque j’avais peint « la vie en RoseS » après chaque séance, j’avais eu envie de prendre un bain. J’avais besoin d’eau pour laver les traces que les flammèches bleues avaient laissé. Il me fallait me tremper pour évacuer cette tension. J’avais l’impression de porter une seconde peau. J’avais vu juste… J’étais bien. La salle de bain se remplit de vapeur d’eau… Je trouvais qu’il y avait quand même beaucoup de brouillard dans cette pièce. J’avais du mal à voir la lampe, les particules en suspension captaient la lumière à sa proximité, il y avait quelque chose de similaire à la vallée ! L’eau n’était pas si chaude, pourquoi toute cette vapeur ? Je fermai les yeux.  
- Georges ?
- Ange ? Je ne t’ai pas entendue arriver.
- Je m’inquiétais un peu, ça fait un moment que tu es là.
- Un moment ? Désolé.  
Il y avait trop de trous dans mon temps. Je m’échappais régulièrement du présent.
 - Je peux entrer ?
 - Viens.
 - C’est Londres cette salle de bain, comment fais-tu pour ne pas cuire ?
 - J’aime les bains chauds.
 - J’ai la peau trop fine pour ton chaudron, grand mage. Dommage !
 - Tu es venue faire ton nid ?
 - Exactement… Le temps que tu te prépares, je rapporte mes affaires.
 - D’accord.
De la salle de bain, j’entendis tout ce que compte la chambre de tiroirs et de portes s’ouvrir et se refermer. Un oiseau était en train de faire son nid à côté. Lorsque je suis sorti, Ange finissait de souligner un trait de paupière. Ah ! on avait sorti les peintures de guerre. 
 Elle s'adressa au miroir :
 - J’ai rangé un peu vite où je pouvais.
Elle se leva doucement, finissant sa phrase en se pinçant les lèvres. Au moment où, se secouant la tête, elle défit ce qui retenait ses cheveux, je n’entendis pas le tonnerre, je reçus la foudre. Totalement sous le charme. Une autre femme, La femme, MA femme
- Je me rends.
- Sous quelles conditions ?
- Aucune !
- Alors je t’emmène ! 
Elle me saisit par la main et m’entraîna vers l’escalier.  
- Tout est prêt en bas, on nous attend. 
Je m’étais absenté trop longtemps. Alex faisait la cuisine, il conversait avec Rose assise à table.
- Ha le voilà, faux frère.
- Quoi, qu’est-ce que je t’ai fait ?
- Rose, venez au salon, ce sont les hommes qui préparent à dîner ce soir.
- Allez-vous en les femmes, va y’avoir du sang.
Le cuistot se mit aux fourneaux, tête baissée, le pantalon au bas des fesses, remuant ses grands bras au dessus des feux.
- Ça fait combien de fois que je viens vous voir à la Villa des Roses ?
 - Je ne sais pas, pourquoi ?
 - Trente, quarante ?
 - Peut-être!
 - Pourquoi à moi, au pavillon des friches on n’a jamais enlevé le lierre grimpant, les toiles d’araignées, le nid sur la cheminée, et le reste ?
 - Je n’en sais rien, mon vieux, c’est pour ça que tu venais dormir ici ?
 - Non, c’est parce que je ne voulais pas salir là-bas tiens !
 - C’est F. qui a tout fait, je n’y ai même pas mis les pieds depuis qu’il y est.
 - Ouais, ben ça arrive tard pour une bonne idée.
Alex s’était retourné, casserole et cuillère en bois en mains. Il ne pouvait pas remonter son pantalon. On pouvait lire la marque de son caleçon.
- Tu les trouves mieux ceux-là ?
 Je désignai l’étiquette.
 - Très drôle. Et Marie-Ange elle les aime comment ?
 - Ben …
 - Les pâtes ! ! !
 Alex pointait sa casserole vers moi. Difficile à suivre le bonhomme.
 - Je ne sais pas, je n’ai pas encore eu l’occasion d’en manger avec elle.
 - Ben comme ca, il vous reste des trucs à faire, mais ça ne répond pas à la question. Dis, t’as vu les dessins de F. ?
 - Quels dessins ?
 - Ceux de F. ! Tu les as vus ?
 - Non, j’ai oublié qu’il dessinait. Comment ils sont ?
 - Petit format sanguine…
 - Arrête, tu vas finir par faire trop cuire tes pâtes, c’est quoi ces dessins ?
 - Ouais, ils sont pas mal. Il y a un beau portrait de quelqu'un que tu connais. Mathias. Tu t’en souviens de Mathias ? Il y a un commentaire de sa main. « Bon travail, rendu intéressant » et tatati et tatata et…Où avez-vous eu la photo ? Alors je demande…
 - Attends, attends Alex. Stop, deux secondes.
Mathias était un de nos profs de dessin lors de nos études …Alors F. avait fait le portrait de Mathias ! ?
- Tu lui as demandé …
 - Oui, tu m’as coupé. Alors il m’a dit qu’il avait eu une photo.
 - C’est possible.
 - Pourquoi ça ne le serait pas ?
 - Non, enfin oui, y’a pas de raison, dis, tes pâtes tu en fais un pâté ?
 - On y va, c’est quand même drôle de revoir Mathias, à la maison des Friches avec un mot de sa main ! 
S’il n’y avait que ca. 
- Allez, hé, tu n’as pas essayé une nouvelle herbe dans la sauce ?
 - Ha non, je ne fais jamais ca.
 - Je sais, je plaisante, zou !
 - Remarque, une fois, j’ai…
 - Allez Alex, arrête ! Avance. 
C’est délirant ce voisinage de mots « arrête, avance » Les pâtes étaient trop cuites. Selon mon ami, c’était de ma faute, je parlais trop. Personne n’y crut. Le repas fut plus animé qu’à l’ordinaire. Rose portait autour du cou le foulard de soie rouge et, à ses poignets, des bracelets de pétales sombres. Grand-Mère était « soignée ». Je préfère ne rien dire sur ce voisinage de mots. Une belle dame qui défiait la vie, la maladie, avec féminité, bravoure et courage. Une grande dame, Rose. Les hommes avaient de la chance, sans les femmes le monde serait brut, sale, moche et triste.
 - Tu es seul en ce moment Alex ?
 - Non. Enfin là si, tu as remarqué, ma moitié est restée à l’appartement.
 - Je le croyais inondé !
 - Il l’est, pour ma glaise c’est pas possible, Chana est danseuse, ça la gène moins et il faut une présence pour l’assurance, les experts, les voisins… Et le reste… Elle, elle peut danser sous la pluie, alors c’est moi qui suis parti, ou venu, selon comme on se place.
Les femmes emportaient tout ce qui embarrassait la table à la cuisine.  
- Georges, j’ai vu F., ramasser les pétales dehors, c'est pourquoi ?
 - Fais-moi plaisir, n'y touche pas.
 - Je suis sûr que c'est pas mal en patch.
 - C’est une obsession. Alex, ces pétales sont à Rose
 - Tu me charries. Elle en fait des confitures ?
 - Oublie-les, Rose en a besoin. Elle n’en fait pas des confitures, c’est trop long à expliquer. Tais-toi, elles reviennent.
 - Un bon café ! Rose… et vous n’auriez pas un peu de confiture avec ?
 - Mais si, j’en ai aux prunes de la dernière saison, tu en veux Alex ?
 - À la prune ? Heu non, je vais faire sans, merci.  
Il décida de prendre une poire, et trinqua avec Rose. Nous sommes montés tous ensemble, pas très tard. Alex avait besoin d’un livre, il est redescendu, Rose avait besoin de dormir, nous l’avons laissée devant sa porte. Mon oiseau avait besoin de son nid, moi j’avais besoin de mon Ange. Nous avons tous été servis.
 
C’est facile à trouver un lit dans le noir quand on est deux. Nous nous sommes cherchés, en braille, colin Maillard sans foulard. Jeux de main pas vilains. J’ai parcouru le corps de mon oiseau comme si j'avais des pinceaux en mains. Je ne savais pas que mon Ange avait une telle dextérité, je me suis laissé croquer. On a tout effacé plusieurs fois avant de recommencer.
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F.(fiction) épisode5 :: Commentaires

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Re: F.(fiction) épisode5
Message le 06.09.16 17:35 par EPONINE52
Very Happy Very Happy Very Happy Je l'ai lu dès que tu l'as mis en ligne mais comme j'suis partie plusieurs jours et que j'me suis carrément déconnectée, j't'avais pas commenté et j'voulais prendre mon temps ! voilà donc qui est fait ! J'avais pris des notes au fil de ma lecture pour ne rien oublier ! Encore une fois ce nouveau chapitre est tout aussi beau et profond que les précédents ! L'arrivée d'Alex (je sais de qui tient ton personnage maintenant et j'en suis d'autant plus contente ! cheers cheers ) apporte une touche de légèreté à ton chef-d'oeuvre, il vient bousculer les codes établis et j'adoooore ! il y a des phrases très belles "ce bonhomme avait une conscience du présent, pas d'hier, de demain...." j'adoooore tout ce paragraphe ! puis aussi "le désir devenait besoin, le besoin masque le risque" "chaque chose est reliée à une autre pour être" comme tu me le disais dans ta précédente réponse, je suis aussi entièrement OK avec toi, je suis persuadée que nous sommes tous reliés les uns aux autres par un fil invisible. J'aime aussi "je me souvenais d'hier comme si c'était demain". Ce chapitre est dans la continuité des précédents, aussi beau, fort riche et profond ! Voilà j'ai donc passé un super moment avec toi ! Merciiii Nessim !! Bisouuuuus et douce soirée loin de ce monde déshumanisé qui peine à rêver ! à bientôt !!  geek jocolor king cheers cheers cheers cheers
Re: F.(fiction) épisode5
Message le 20.09.16 19:59 par nessim
EPONINE52

j'ai attendu de publier la suite pour te répondre :-) je suis content que tu trouves la suite en continuité...pourvu que ça dure :-) merci de ta lecture en continuité Christine bises
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Re: F.(fiction) épisode5
Message le 26.09.16 20:04 par Sortilège
Il m'a plus celui là plus aussi fort que le 1.
Il est enlevé décalé rythmé. Et si ton fils est à cette image, vous ne devez pas vous ennuyer, et c'est sûr que le cœur est gros...
Mais j'attends toujours la magie de F.
Smile bises à l'auteur t'as vu c'estnouskonfédédédicaces ??? Very Happy
Re: F.(fiction) épisode5
Message le 28.09.16 19:55 par nessim
Sortilège

Tu me fais rire tu sais:-) que le 5 te plaise c'est bon signe, le chiffre de l'étoile et de l'harmonie, quand à mon grand il est comme ça...et plus !  un vrai personnage...ha non on s'ennuie pas avec lui, c'est clair:-))
et puis pour F. savoir de qui vient la magie enlève un peu de magie:-)
Dédikassquandtuveux!!! tu as droit à un autre tour
bises m'dame sortilège
Re: F.(fiction) épisode5
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F.(fiction) épisode5

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