Les Mots Z’Arts Voyageurs (Voyagination)

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 F. (fiction) episode 2

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nessim



Date d'inscription : 21/01/2016

15072016
MessageF. (fiction) episode 2

Parfois, on franchit des frontières sans s'en apercevoir !




L’hiver embrassait novembre, la grisaille en vol lent semblait vouloir habiller la nature. Le parking de l’hôpital était aussi vierge de feuilles que les arbres.
 
Rose était seule, assise sur le bord de son lit. Dès qu’elle me vit, elle sourit en penchant la tête sur le côté, se leva les deux bras tendus. Prendre Grand-Mère dans mes bras, debout, me fit l’effet de la sauver de cette destinée hospitalière.
 
Le retour vers la villa fut silencieux, Rose ne prit pas de nouvelles de mon voyage. Je roulais doucement pour faire écho au silence. La traversée du bois parmi ses arbres démunis, me remplissait de quiétude : j'étais heureux, je ne pensais pas revenir un jour chez moi, Rose à mes côtés. J’avais tant de fois traversé cette nature, grandi avec elle…et Rose qui revenait dans ce jardin.
Je ne remarquai pas tout de suite l’ordre qui régnait sur le parc. En descendant de voiture, une ombre m’apparut, derrière le chêne, au milieu de la pelouse d’entrée. De loin comme ça, on aurait dit un jardinier. Rose ne m’avait pas prévenu. Je l’aidai à descendre et à gravir les marches du perron. Au pied de l’escalier, à l’entrée, dans la terre des rosiers retournée, je vis une fausse rose plantée ! Grand-Mère lui jeta un œil en passant. La porte de la maison était ouverte, une délicieuse odeur de thé au jasmin nous accueillait.
Je ne m'attendais pas à cette arrivée…
 
- Que se passe-t-il ?
- Un instant, conduis-moi au canapé, je vais t’expliquer.
 
Bien installée, Rose me regardait. Sur la table à thé, un plateau contenant tout le nécessaire au tea-time était, simplement, mais joliment disposé. Derrière Grand-mère, les rideaux entr’ouverts laissaient passer des rayons de soleil ; les yeux à-demi clos, je dus faire une mise au point pour lui tendre une tasse fumante et odorante. 
- Voilà, Rose alors ?...
- Bien, comment tu me trouves, Georges ?
- Très reposée, tu brilles de je ne sais quoi…, tu parais très sereine. L’hôpital t’a fait grand bien !
- Pas tant l’hôpital que F.
- F... ? 
Cette fois, c’est dans ma tête que je dus faire une mise au point.
 - Georges, tu m’écoutes ?
- Oui Rose, pardon…. F... ?
- Hé bien F. ... est notre jardinier maintenant.
- ?
- C’est un très bon jardinier.
Je suis très mauvais quand il s’agit de trouver des raisons (il y en a toujours pour tout le monde et pour tout… et tout ça dans la plus grande différence !). Je lançai une explication, la première venue :
- Il a été renvoyé de l’hôpital ?
- Pas du tout, me répondit Rose entre deux gorgées de thé. Je l’ai débauché, il ne s’y sentait pas bien, trop de douleurs.
- Il est malade ?
- Mais non voyons !
Rose souriait d'un air malicieux… Comme souvent, je me sentais hors de la sphère connue ayant toujours eu du mal avec les mots. F. pas malade et débauché de l'hôpital, je n’y comprenais rien.  Rose finissait son thé pendant que la lumière, derrière, se faufilait entre les rideaux et n’en finissait pas de m’aveugler.
- Si tu m’expliquais ?
- Georges, tu commences à avoir beaucoup de travail. Je me suis dit que si un autre s’occupait de notre jardin, tu pourrais mieux profiter de ton temps. J'ai donc proposé à F. de quitter l’hôpital pour nous rejoindre.
Grand-Mère sait toujours soulager le bagage de l’autre, quitte à alourdir le sien.
- Oui Rose. C’est gentil, mais aussi grand soit-il, ce parc ne va pas fournir de travail à l’année.
- Ce n’est pas grave, il y a beaucoup à faire dans cette maison. Et puis F. me tiendra compagnie quand tu seras dans ton atelier.
- C’est nouveau… Je pensais que tu aimais rester seule ?
- Oui, « j’aimais » rester seule, Georges...
Rose avait appuyé sur le passé du verbe aimer. Avez-vous remarqué comme aimer est un verbe qui sonne mal au passé ?
- Tu le connais, au moins, ce F. ? Tu t’es renseignée sur lui ?
- Pas besoin Georges, ce que je dois savoir, je le sais.
Je regardais Rose en contre-jour, je l’aime. C’est tout ce que j’ai pu me dire à ce moment-là. « Aimer » ne pouvait rien contenir même au présent. Pauvre vocabulaire, comment mettre son amour dans un mot ? L’envie de peindre Rose me reprenait, mes différents essais n’avaient abouti qu’à des images. Je ne parvenais pas à incruster dans les pigments, les couleurs du sentiment, l’émotion que me procurait Grand-Mère. J’avais détruit ces toiles, ce qui la faisait rire. « Tu n’as qu’à peindre autre chose » me disait-elle.
 
- Bonjour Monsieur.
Le jardinier ! Je l’avais oublié dehors !
- Georges, je te présente F..   F. voici mon petit-fils dont je vous ai parlé.
Je me levai et lui tendit la main, mon regard cherchait le sien. Peine perdue, il regardait ses pieds.
Ce fut la première fois que je touchais F…
Nous étions à côté de Grand-Mère, entre l’ombre et la lumière, je devinais plus que je ne voyais ce bonhomme pas très grand, pas très vieux. Je pensais à ce que m’avait raconté Rose, sa nuit si particulière, je revoyais le parking de l’hôpital vierge de toute feuille.
Je me rassis presque mécaniquement
- F., bienvenue à la Villa des Roses.
- Merci monsieur.
Grand-mère prit la position du spectateur au match de tennis, F. et moi étions sur le court.
- Dites-moi F., puisque vous allez vous occuper du parc, il faut que je vous dise, Rose et moi ne sommes pas amateurs de fleurs en plastique.
F. ne dit mot.
- De quoi parles-tu Georges ?
- De la rose dans le massif à l’entrée.
- Va la voir de plus près, me répondit-elle.
 
Ce que je fis. Je me mis à genoux devant le rosier taillé à l’exception d’une tige. Rose resta dans l’entrebâillement de la porte, quelques marches plus haut. Mon regard allait de la rose à Rose. Je tendis la main, m’apprêtant à commenter. Je ne dis rien. Cette rose n’était pas en plastique. Comment était-ce possible ? Il devait faire deux ou trois degrés, nous étions en novembre.  Pas une fleur ne pointait son pistil dans l’air sec et froid, et cette magnifique rose rouge s’offrait à moi comme en pleine saison, défiant ma compréhension.
- C’est… étonnant… mais je ne pense pas qu'elle tienne longtemps.
- Il n’y a qu’elle pour le savoir Georges.
 
De retour au salon, les rideaux étaient ouverts, le soleil se couchait enfin à l’horizon, F. n’était plus là, je ne l’avais pas vu s'éloigner.
J’eus une impression étrange … le jardinier, le thé tout prêt, la maison chaude la rose dehors, je balayai le tout d’un revers. Tout allait pour le mieux : Rose était là, dans le fauteuil, son sourire ne quittait pas son visage. Dehors, mon atelier m’attendait. Les odeurs de la nature poussaient à la création… Le parfum de la rose accroché à mes doigts était vraiment persistant.
Après tout, embaucher un aide-soignant, jardinier de surcroît, était une bonne idée. Rose et moi allions profiter de cette présence. A ce moment-là, je ne pouvais pas saisir l'importance des événements. En tout cas, Rose me paraissait différente. 
 
- Rose, tu as bien fait pour F.
- Oui, merci Georges, je le pense.
- Tu n'as besoin de rien ? J’ai envie d’aller saluer mes pinceaux.
- Va, tout va bien, on se revoit tout à l’heure.
 
Je ne me fis pas prier. Évidemment, dans mon atelier, rien n’avait bougé. Cet endroit est mon île. Très peu de personnes y ont accès. Rose tout le temps. Marie-Ange de temps en temps, quelques amis, rarement. Un atelier d’artiste, c’est un espace particulier,  un miroir brisé où chaque objet projette des éclats, des reflets, des souvenirs, des ... sentiments. Ce sont les sentiments qui fixent les souvenirs.
Dans ces antres de la création, il y traîne des histoires, ce que le monde inspire à l’artiste, des objets anodins, d’autres moins, autant de fils et de liens avec, d’un côté le monde et de l’autre, un pêcheur aux émotions du monde. Il n’est pas tous les jours facile de vouloir jeter ses filets sur le monde, il ne se laisse pas prendre comme ça. À chaque fois que je quitte l’atelier, je pose une toile vierge sur mon chevalet. Comme pour lui dire à bientôt, à tout de suite, ne bouge pas… je reviens. Cette toile en devenir me souhaite la bienvenue à chaque retour, je passe beaucoup de temps à la regarder, me questionnant sur ce qui va nous occuper en aller-retour. Dis-moi ma belle, dis-moi avant que l'on ne commence les caresses, avant même les murmures de l'esquisse, sais-tu que tu m'as vraiment beaucoup manqué. J'ai beaucoup pensé à toi mais sans les mots pour ne pas trahir nos confidences. Tu es la première, toutes celles d'avant ont disparu. Elles n'ont plus d'existence, elles n'ont servi qu'à nourrir l'expérience. Tu es cet instant magique où tout va commencer, renaître… nous deux, cela va être fort…
 
 
La première bouffée de cigarette me remplit les poumons et me monta à la tête, à moins que ce ne fut encore cette odeur de rose sur les doigts.
 
L’idée de tenter à nouveau un portrait de Rose me reprit. Et tant pis si je n’aboutissais pas, ce n'est pas très important où l'on arrive, pas autant que par où l’on passe, c’est connu.
Il y a toute une étape où je prends beaucoup de plaisir à peindre, le début et les bases. Ma main avait déjà trouvé la route de la toile, fusain au bout des doigts pour faire trace de l'instant.
Petites touches noires sur blanc, de droites en ellipses ...construction. Division de l’espace en diagonales, position du nombre d’or, sens de la lumière... Je reposai le fusain. Un portrait de Rose, une rose à la main : voilà le devenir de cette première toile. J’avais besoin de renouer un fil avec Grand-Mère, d'en tisser un de plus.
Rose était différente, surement parce qu'on venait de lui annoncer que son train devrait faire plus d’arrêts et que cela lui permettrait de voir des voyageurs inconnus. Lorsque les gens vieillissent, ils deviennent la conséquence naturelle de ce qu’ils ont été. Leurs airs, leurs envies, tout paraît découler de ce qu’ils étaient et un jour ils prennent une allure différente, comme si tout était encore possible dans tous les possibles.
J’avais hâte d’être à demain pour parler à F.
Je ne pouvais imaginer à cet instant que non seulement il faisait partie du voyage, mais qu’il en détournait aussi les voies.
 
Non, finalement, ce n’était pas le moment de commencer un tableau. Je laissai la lumière allumée pour retourner au pavillon et finir cette soirée avec Rose, au coin du feu.
De Rose, j’avais plein d’émotions à peindre, j’allais en profiter pour fixer ses traits.
 
À la lumière des flammes de la cheminée, Grand-Mère paraissait une icône. Les jaunes et les bruns se détachaient de l’ombre, les reliefs de son châle attrapaient la lumière qui dansait en sautant de maille en maille. Elle avait le regard au fond de l’âtre. Dès que je m'assis, elle me dit sans bouger :
- Georges, que penses-tu de ce que je t’ai raconté à propos de F. ?
- Ce que j’en pense ? … Mais que du bien vu ce que tu en penses.
- Tu es gentil, mais encore ?
- Je ne sais pas, que ta voisine d’hôpital, comment s’appelait-elle déjà ?
- Marion, elle s’appelle Marion…
- Oui, que Marion se soit calmée et soit partie dans la sérénité démontre que F. a une certaine expérience.
- Et quant à ce que l’on a ressenti nous-mêmes, pendant ce temps, Sarah et moi, et dont j’ai encore des échos ?
- C’était pendant la nuit Rose, et tu devais être sous calmant, comme ta voisine, tu sais ce que je pense des émotions, elles sont toujours vraies, indépendamment de la source qui les stimule, réalité ou fiction. Ce que nous ressentons est la seule vérité perceptible en ce monde. Alors, ce que tu as vécu est aussi vrai que ce que tu en ressens, voilà ce que j’en pense.
- Et le parfum de rose sur tes doigts, Georges, il est vrai ?
Je portai la main à mon visage : l’odeur sucrée et veloutée était toujours là.
- Oui Rose.
- Et la rose dehors, est-elle toujours là ?
- Comme une île en feu au milieu d’une mer d’encre. Je l’ai vue en entrant. Demain, ou un autre prochain, elle sera fanée.
- Tu penses que F. a planté une fleur coupée ? Mais Georges, il a fait fleurir une tige dans un massif en train d’hiverner. Demain, et après demain, elle sera toujours là. Comme moi.
- Comme toi ?
- Oui.
- Le train roule toujours Rose, tu as encore des paysages à voir …
- Oui Georges. Écoute-moi, c’est très important ta peinture. Tu vas sûrement prendre un nouveau virage. Tu te rappelles cette question que je te posais souvent pour t’endormir ? « Que reste-il dans le miroir quand il n’y a plus personne pour s’y voir ? »  C’est l’œuvre d’art Georges, le reflet de l’artiste reste dans le miroir quand il n'est plus là. C’est ton reflet que les gens contemplent dans tes tableaux.
- Ce que tu dis est très beau Rose.
- Tu le savais, n’est-ce pas ?
- Inconsciemment sûrement, je me méfie des mots, tu le sais. Je m’en passe pour penser.
- C’est pour cela que tu vas bien t’entendre avec F.
- Toi, tu penses beaucoup à lui, je trouve.
- Beaucoup ? Je ne sais pas, sans les mots peut être.
 
Rose reste fidèle à elle-même, en toutes circonstances. J’ai toujours eu l’impression qu’un guide spirituel lui permettait de ne jamais s’éloigner de son centre.
Elle a une authenticité qui fait émaner d'elle une force en apparente contradiction avec sa grande féminité.
Depuis la disparition de notre famille, c’est elle qui m’a élevé, dans tous les sens de ce verbe. Ils sont partis tous, ensemble, le même jour : ma mère, fille unique de Rose, mon père, mon grand-père maternel et mes grands-parents paternels. Ils avaient eu la mauvaise idée d’embarquer sur un bateau qui ne tenait pas la tempête. Rose, qui n’a jamais aimé prendre la mer, a préféré rester à la Villa des Roses auprès du bébé de trois mois que j’étais. Depuis, elle et moi ne nous sommes plus quittés.
 
La Villa des Roses…. Sa bâtisse principale comporte de nombreuses pièces, la cuisine très grande est, à elle seule, un lieu de séjour. Quant aux dépendances, on aurait pu y loger toute une colonie de vacances. Autant d’espace permet d’y vivre nombreux sans aucune promiscuité. À chacune de mes aventures, mes compagnes avaient aimé cet endroit, autant qu’elles avaient apprécié Rose, discrète et effacée. Grand-Mère n’imposait jamais sa présence, nous devions la convier à dîner si nous voulions la voir.
 
- F. pratique le dessin.
- Décidément ! Tu as pu voir son travail ?
- Non, il m’a dit cela quand je lui ai donné les instructions pour nous accueillir. Il m’a parlé de son hobby lorsque je lui ai précisé de ne pas entrer dans ton atelier…
- Eh bien ! cela nous fera un sujet d’échanges.
- Exactement ! Mon grand, je vais aller me coucher, demain est un nouveau jour.
- À demain Rose, j’ai cru apercevoir de la fumée sortir de la cheminée de ta chambre, si tu as besoin de quelque chose, n’hésite pas.
- F. s’est chargé de tout, bonne nuit mon petit Georges, à demain.
- À demain Rose.
 
Seul dans le salon, enveloppé de sombre, je suivis Rose au son de ses pas, jusqu’à sa chambre. Le silence vint rapidement reprendre ses droits. Par la fenêtre, je pouvais apercevoir mon atelier resté allumé. Tout était en ordre. Jusqu’à ce parfum de rose qui ne cessait plus ses caresses.
« Demain est un autre jour ».  Rose avait raison, oui, on verrait demain.
 
Mon premier regard, au petit matin, fut pour le parc du moins pour ce que la brume en laissait découvrir.
 
A droite, mon atelier, une ancienne grange à grain. À gauche, plus haut, le bois où j’aimais me perdre depuis l’enfance. Il n’y a pas de chemin qui y mène et une fois entré, on a du mal à en ressortir. Rose, elle, le connaissait par cœur. Elle savait toujours m’y retrouver. Il y a dans ce bois une cabane, connue de moi seul. J’ai mis des années à la construire. J’ai dû rebrousser chemin autant de fois que j’ai réussi à y aller. Du coup, il m’a fallu des années pour y être abrité.  Le temps passant, la récupération a remplacé la fabrication. Le sous-bois est d’ailleurs parsemé d’objets destinés à ma cabane. J’ai dû les abandonner plusieurs fois pour m’en retourner plus vite. Il m’a fallu une quinzaine d’années pour arriver à donner à ce nid une forme habitable. J’avais MA cabane à moi, mon coin rond, ma caverne dans le ciel.
J’avais gravé sur le sol à l’entrée : « Ici on déchire les pierres et on met le feu aux nuages.» Perché à cinq mètres du sol, je regardais la lumière traverser le feuillage, j’écoutais la forêt respirer, je me glissais dans son souffle. Entre la terre et le ciel, sur mon arbre j’ai toujours eu ma place. 
 
Ce jour-là, je distinguai F. près du bois, face à l’enchevêtrement de troncs et de broussailles. Ce bonhomme avait quelque chose de très attachant. On le sentait « bien dans son ailleurs » dégageant une sorte de... paix communicative. J’avais l’impression de le connaître et curieusement de ne pas lui être étranger.
J’allai me préparer « un bon café » (il est bon le café à la Villa des Roses, surtout le matin) F. entra dans la cuisine, exactement en même temps que moi.
 
- Bonjour, Monsieur.
- Surtout pas Monsieur, F., bonjour, un café ?
Je le servis à table où je l’invitai à s’asseoir. Je n’ai pas l’habitude du contact rapide mais le rendez-vous manqué sur le parking de l’hôpital m’avait laissé un vide.
- F.
- Oui Georges ?
- Puisque vous allez vous occuper de la nature ici, je voudrais que vous laissiez le bois en l’état, j’aime la barrière sauvage qui l’entoure. D'ailleurs j’en ai fait une toile, si je la pose devant au printemps, elle disparaît, c’est magique comme effet, je vous montrerai.
- Cette barrière devant le bois Georges, c’est pour en protéger l’intérieur ou l’extérieur ?
 Je ne pouvais détacher mon regard du sien. Il traînait dans ses yeux une petite lumière pleine de vie.  Il avait déjà trouvé ma cabane ?
 - Les deux F., c’est pour les deux.
 F. me demanda de lui parler de Rose, de ma peinture, je me souviens qu'il me demanda :
 - Georges, avez-vous déjà essayé de peindre les yeux fermés ?
 Quelle question !
 - Ce n’est pas un exercice évident F.
 Nous sommes restés quelque temps dans la cuisine, les phrases de F. pouvaient avoir une consistance particulière. Il avait une façon d’échanger qui faisait résonner plusieurs sens aux mots, des échos.
Et toujours ces petites lumières dans les yeux.
- D'ou vient ce prénom F. ? Un diminutif ?
- Non, je ne crois pas… il me manque des lettres.
- Vous ne savez pas lesquelles ?
- Je l'ai su, je ne sais plus… vous pourriez me le dire Georges.
 Moi ? Dès que l'on touche à l'alphabet, je me retrouve dans un coin. Quelle lettre aurais-je bien pu mettre derrière un F. pour un F. qui ne le savait pas ?
- Vous avez bien un prénom, une histoire… ?
- Oui comme tout le monde, mais je n'ai pas de mémoire, alors il faut déjà que je rassemble les lettres.
J’étais sans réponse. La simplicité apparente de ce bonhomme semblait masquer une complexité hors d'atteinte.
- F. c'est bien, c'est original…je vais réfléchir, voir si je peux retrouver vos lettres…
- Merci Georges.
Je lui avais répondu, en entrant dans son discours, comme on répond à un enfant, je n'avais aucune idée de ce que je venais de dire et comme un enfant, F. me faisait visiblement confiance. Nous avons échangé un sourire, il est ressorti en me remerciant pour le café.
Rose entra dans la pièce exactement au moment où F. en sortait. Les portes de cette cuisine se mettaient à fonctionner par deux.
 
- Bonjour, Georges.
- Bonjour, Rose, comment te sens-tu ?
- Plutôt bien, même si je n’ai pas beaucoup dormi cette nuit, tu as travaillé ? Ton atelier est resté allumé.
- J’ai commencé une toile, je lui ai laissé la lumière. Dis-moi Rose, que penserais-tu si je proposais à F. d’habiter ici ? Il y a le pavillon des Friches, il suffirait de retirer le lierre qui le recouvre et de faire un bon nettoyage.
- Il faudrait le lui demander.
- Je pense qu’il acceptera.
- Ah bon, « tu penses » ? Vous êtes devenus si proches ?
Cette question me surprit, elle avait raison, si on voulait raisonner. J’avais avancé cette idée sans penser les mots. Nous venions à peine d'accueillir cet homme : hier, je doutais du besoin de sa présence et ce matin, après avoir échangé peu de phrases, il me semblait naturel que F. vienne habiter la Villa des Roses, tout comme il avait dû sembler naturel à Rose de le débaucher pour en faire notre jardinier.
- Et si on attendait un peu avant de le lui proposer Georges, qu’en penses-tu ?
- Tu as raison, après tout, on ne le connaît pas très bien.
 
Mais qui connaît-on finalement ? Les mots, quel enfer ! Une image contient la puissance de tous les mots. Ce que je venais de dire ne ressemblait pas à ce que je voulais dire. J’avais le sentiment de connaître F., j’avais suffisamment confiance en lui pour l’inviter à habiter la Villa. Je sentais un écho, ce devait être réciproque, il avait surement deviné pour ma cabane.
 
- Que vas-tu faire de ta journée Rose ?
- Organiser une petite réunion autour d’un thé. Et toi ?
- Mettre un peu d’ombre à la lumière.
- Tu seras là pour le déjeuner ?
- Oui, je pense.
- Ton exposition ? Tu ne m’en as pas parlé, tu as eu du succès ?
- Oui plutôt, en tout cas Marie-Ange est contente, il semblerait qu’il ne reste plus une seule toile, ça a allégé mes bagages.
 
J’étais content : mes tableaux « d’avant » ne réapparaissaient pas dans mon présent. 
 
- Je te laisse. Je vais téléphoner à Amandine et aux autres pour cet après-midi.
- Si tu as besoin de moi, tu sais où me trouver Rose.
- Pas de soucis, il y a F. maintenant, je n’aurai pas à te déranger.
- Rose, tu ne me déranges jamais, tu le sais.
Je l’ai regardée quitter la cuisine, frêle comme elle l’avait toujours paru. Le soleil qui entrait par la fenêtre épousa l’air dans son passage, une sorte de traînée lumineuse suivait Grand-Mère.
 
En entrant dans mon atelier, je vis mon chevalet de dos. Comme d’habitude, je n’en fis pas le tour de suite. La peinture, c’est un peu de la tauromachie sans sauvagerie. Il faut juger la toile comme la bête, la soupeser, l’observer, la faire bouger. Il faut lui agiter le chiffon rouge devant le museau, et puis vient le moment du corps à corps, celui où, par le pinceau, l’animal réagit, se défend, s’échappe ou se soumet.
J’en étais à l’instant du « face à face » lorsque j’eus la très nette impression d’être observé. Je savais que c’était F. . Je sentais son regard transpercer la toile. Je ne bougeai pas.
- Je peux entrer ?
- Bien sûr F..
Je me saisis d’un fusain pour me donner contenance. Voyez comme les mots sont bizarres : en quoi le fait de prendre un fusain peut-il aider à remplir quoi que ce soit ?
- Georges, je pensais à couper les branches trop basses qui empêchent la lumière d’entrer dans votre atelier.
- Je ne sais pas F., cela m’isole un peu du parc. Remarquez, il y a un moment que je pense à faire enlever un bouleau ou deux.
- Ou trois ?
- Pourquoi trois ?
- Parce que les bouleaux vont par trois.
- Ca fait beaucoup !
Mon atelier ayant plus de fenêtres que de murs, un pas de côté et F. m’apparut dans la lumière. Ce bonhomme se révélait sans détail, le soleil du dehors l’enveloppait, derrière il y avait trois bouleaux qui plongeaient leurs racines en terre.
- Laissons tout comme ça, lui dis-je en me fixant à nouveau devant la toile.
- D'accord. Georges, je peux vous regarder peindre ?
- Je n’ai pas trop l’habitude, F., je ne sais pas si je vais pouvoir travailler avec quelqu’un à côté de moi.
Je commençai à agiter le chiffon rouge, soulevant quelques poussières de fusain.
- Je resterai derrière sans vous déranger.
- D’accord, essayons…
 
J’amorçai le travail en déposant un lavis léger en grandes touches, le temps de recouvrir la surface et… Plus rien...le temps m’oublia…. La suite ?  Je ne m'en souviens plus, ce qui est sûr, c’est que je j’avais senti le regard de F. me traverser et me lier à la peinture qui me faisait face. Je ne me suis pas demandé s’il voyait quelque chose, je le savais. J’ai eu un trou. Je ne me suis pas vu glisser hors du temps, hors de tout. Je me suis aperçu de cette fuite du présent lorsque ma conscience a ouvert son voile et que tenant cinq pinceaux de la main gauche et deux de la main droite, je me suis retourné en faisant une large traînée multicolore sur la chemise de F. Nos regards se sont croisés et tout ce que j’ai vu, c’était ces petites lumières qui semblaient provenir de très loin.
 
- Excusez-moi, ai-je bredouillé mécaniquement. Je vous avais oublié, l’habitude d’être seul.
- Ce n'est rien j’allais partir.
- Déjà ? 
 
En le suivant du regard, je m’aperçus que la lumière avait changé, cela sentait la fin d’après-midi, je repris place face à la toile, mon sang se figea. La peinture était très avancée, trop.
J’entendis la porte s’ouvrir et se refermer au loin alors que mon tableau était en train de m’aspirer.
Rose, une rose à la main, un travail loin d’être abouti, mais déjà plus travaillé que le temps écoulé n’aurait pu le permettre. Je pensais n’avoir commencé que depuis une heure ou deux … Comment était-ce possible ?
Rose était là. C’était comme si elle allait traverser la toile, tous les détails n’y étaient pas mais le résultat était bien meilleur que tous mes essais passés. J’avais l’impression qu’il suffisait de gratter la peinture pour la révéler. Je portai la main à mon visage, encore cette odeur, mais non, cela ne provenait pas de ma main. Doucement sans y croire, j’approchai mon nez des teintes fraîches. Un parfum subtil en émanait. La rose sentait la rose. Je m’éloignai du tableau pour rompre le lien, en juger les masses, les contrastes… Je me mis à sentir tout mon matériel, mes tubes, mes chiffons, ma palette, rien, aucune odeur étrangère ne s’en échappait.
Rien ! Je ne pouvais rien en penser, aucun mot ne me paraissait adapté. J’en avais l’habitude, mais pas à ce point. De loin ou de près le tableau me renvoyait les mêmes impressions : celles de voir Rose comme si elle était dans la pièce. J’étais stupéfié. J’avais du mal à croire que j’avais réalisé cet exploit. Aucun tableau ne m’avait jamais produit cet effet, je n’avais jamais réussi à traduire l’émotion avec autant de force. J’étais aussi ému que si Rose était à mes côtés.
Il restait encore à peindre pour aboutir…je ne savais pas si je le ferais.… J’avais les pensées en désordre. Et si je gâchais tout en poursuivant ? La question de F. me revint:
« Avez-vous déjà essayé de peindre les yeux fermés ? » C’était exactement ce que je venais de faire. Je ne me souvenais de rien, il était 19 heures à mon poignet. J’étais très fatigué, il faisait nuit. J’ai recouvert la toile d’un linge pour la protéger et suis retourné vers la villa. J'avais l'impression que Rose n'y était pas, qu'elle était restée dans mon atelier, posée sur mon chevalet.
 
Au bas de l'escalier, la rose, elle, était toujours là, dans le rosier taillé, identique à la première fois où je l’avais vue, ni plus ouverte ni plus fermée.
- Tu tombes bien Georges, on peut passer à table, tu dois avoir faim, tu as loupé le déjeuner.
- Ah, Rose, tu es là, aurais-tu vu F. ?
- Il vient de partir, il m’a dit avoir passé la journée avec toi, à te regarder peindre.
- C’est tout ?
- Oui. Allez, à table. Amandine m’a apporté un gigot d’agneau qu’elle a cuisiné pour nous.
- Amandine est venue ?
- Cet après-midi, avec les autres. 
Je n’avais vu personne ! Lorsque j'étais dans mon atelier le moindre mouvement dans l’allée me faisait quitter la toile des yeux. Là, je ne me souvenais de rien. Je n’avais pas vu la journée s’écouler. Ce tableau avait occupé tout mon temps et tout mon esprit. Il m’avait aspiré dans son monde. Je regardais Rose nous servir, je revoyais ce que je venais de peindre. Aller-retour, du dehors au-dedans, de Rose à mon tableau , tout émanait les mêmes forces de sentiments.
- Rose, tu as une petite tache en train de naître sur le cou, à gauche.
- Je sais, depuis cet après-midi, ce n’est rien…
- Il faut en parler au docteur.
- Plus de docteur, Georges.
 
Je m’en doutais, tôt ou tard, Rose finirait par refuser les soins.
J’avais eu une absence d’une journée, pendant laquelle, je ne sais comment mon tableau avait pris son autonomie. Rose pensait à descendre du train et qu’on ne la retienne plus, F. qui était parti, occupait encore l’espace. Nous avons dîné en presque silence, j’étais là sans y être, Rose était autant là que sur ma toile, j’avais le sentiment que F. était partout. Il fallait que je retourne à mon atelier, ce que je fis dès le repas terminé.
 
Face à mon chevalet, je regardais pensif, le tissu qui recouvrait la toile. Et si j’avais rêvé tout ça ? Doucement, j’ai soulevé le voile pour découvrir le travail en cours. Rose était là. Dans le cadre, aussi vraie que tout à l’heure au cours du repas. Je n’avais peint qu’une partie d’elle, le haut du corps émergeant de la pénombre, la rose reposant au creux de son cou à gauche, une petite tache brune se devinait derrière, la tige traversait la toile pour finir dans sa main droite. En m’approchant de la fleur pour la sentir, j’ai eu l’impression d’embrasser Rose.
Je me suis reculé pour m’asseoir dans le fauteuil que F. avait occupé. Le tableau remplissait tout mon champ de vision, il me semblait vivant. J’ai cru apercevoir les pétales de rose trembler un peu, les cheveux de Rose aussi. Les souvenirs sont revenus à la vitesse d’une marée au galop. Tous ces moments passés où je regardais Rose avec tout l’amour que je pouvais offrir revenaient en enfilade, là, sur la toile tendue. Toute l’affection qu’elle me portait se colorait à portée de regard. Je ne pouvais pas m’en détacher. J’y passai la nuit. Une très mauvaise nuit. Entre songe et réalité. Dehors, le vent de novembre secouait la nature à bras le corps. Les bouleaux étaient comme au ralenti, ressemblant à des algues que le courant traverse. Mon atelier craquait de tous ses bois, la lumière de la lune jouait à cache-cache derrière les branches, ses reflets bleus s’accrochaient où ils pouvaient autour de moi. Mon regard se posa sur mes pinceaux, je ne les avais pas rincés, ce n’était pas dans mes habitudes.
 
L'inconfort de cette étrange réalité me pesait, ce tableau était trop lourd pour moi. Il m’est déjà arrivé de dépasser ce que je veux peindre. Sur une dizaine de toiles, il peut en émerger une. Conjonction heureuse d’espace-temps, d’inspiration, qui fait naître à la surface la consistance de l’émotion.  Un tableau comme celui-ci, je n’en avais jamais vu. La facture pouvait laisser croire à une image hyperréaliste et, pourtant, elle dégageait une émotion « palpable » bien au-delà de la représentation fidèle. Elle en devenait hypnotique.
Il n’a pas fallu me raisonner longtemps pour continuer. La décision s’imposait. Il fallait que je l’aboutisse, quitte à en détruire l’exploit. Je passai le reste de la nuit entre peinture et repos. Je ne tenais pas plus d’une demi-heure le pinceau à la main, je retournais m’asseoir dans le fauteuil sans quitter la toile des yeux. Fatigué par l’effort des précautions qui sautaient, j’étais dans l’urgence, celle qui porte à tout oublier. Le parfum de la rose s’amplifiait à chaque retouche, qu’elle fut d’ombre ou de lumière. Rose émergeait de la toile petit à petit sous le métronome de mes touches de couleurs jusqu'à ce que je m’enfonce dans le sommeil, assis sur le fauteuil. Je m’éveillai au petit matin. La luminosité du soleil levant me brûla les yeux, je les refermai aussitôt. Paupières closes, je voyais encore ce tableau, et cette rose. Je me rendormis. Le travail s’est poursuivi dans mon sommeil. Je me souviens de mon rêve : une eau de lune court sur mon épiderme, mes mains sont parcourues par des flammèches d’argent bleuté, cela dure longtemps.
Je parviens à la fin de ma peinture. C’est une étape importante. Le moment où main levée, l’artiste n’a plus que la dernière touche à poser. Une petite touche de lumière dans les yeux. Ultime caresse qui donne vie à un visage. Je suis resté la, pinceau en l'air, le regard ancré dans celui de Rose. Je passe le reste de mon rêve debout, face à la toile.
 
Il devait être aux environs de 16 h lorsque je m’éveillai avec une douleur aux poignets. Je mis du temps à me ressaisir, ressentant l’impression curieuse de m’alourdir progressivement, de reprendre ma masse corporelle. Le tableau était recouvert. Je ne me souvenais de rien, ni avoir vu quelqu’un. J’avais les yeux dans le brouillard. F. toquait aux carreaux. 
- Entre F..
- Bonjour, Georges.
- Bonjour, F.… Dis, le tableau, je préférerais qu'il reste entre nous, que tu n'en parles à personne, je compte sur toi ?
- Tu peux, Georges.
F. et moi venions de nous tutoyer pour la première fois. Cela ne me gêna nullement, au contraire. La peinture de Rose m’avait rapproché de notre jardinier.
Il regardait le tissu de protection qui recouvrait la toile. On aurait cru qu’il pouvait voir au travers.
- Georges, tu as tout de suite trouvé le chemin de ta cabane avec cette toile.
C’était ça, il avait raison. J’avais réussi à ressortir d’un coin protégé de mon intérieur tout ce que Rose m’inspirait, tout l’amour que j’avais pour elle, toute cette vie de sentiments partagés. Et je n’avais rien vu. Aucun souvenir de mes mains sur la toile, si ce n'était celui de mon rêve. L’envie de reprendre le travail me gagnait.
- Je vais m’y remettre. Rose, ça va ?
- Ça va, je peux te regarder travailler encore ?
- Bien sûr F.
Sa présence ne m’était plus importune. Curieusement, je me réjouissais même de partager ce moment. J’avais un champ de vision rétréci, je ne voyais que le portrait et F. à côté. Je tenais mon tableau comme un pêcheur de merlin tient sa prise au bout de la canne. Ce n’était plus qu’une question de travail et de temps. Je connaissais les effets de la frénésie, mais je ne l’avais jamais ressentie à ce point. Je n’avais pas vu les aiguilles tourner: ma peinture m'avait emporté le temps d'une nuit et des trois quarts d’une journée, plongeant ma conscience en absence.
- Je prends une douche et je reviens. Tu peux m'attendre là F. si tu veux.
 
Je devais m’éclaircir les idées. Un sentiment d’emportement me gagnait. J’adore les moments où mes toiles me volent au temps présent, là c'était bien plus que des mots. J’ai rejoint la villa. Il fallait que j’embrasse Rose, que je la prenne dans mes bras, que je sente sa chaleur contre moi. Je me suis arrêté, un pied sur la première marche de l’escalier de l’entrée. Mon regard s’est posé sur la rose rouge, plantée juste à côté. Elle avait perdu un pétale. Je savais bien qu’elle ne pourrait tenir par ce temps.
J’ai pris ce bout de fleur velours, il embaumait toujours autant.
Je m’aperçu dans le miroir de l’entrée. Bon sang, j’avais l’air de m’être battu avec mes tubes de peinture. J’eu le sentiment, comme par le passé, que j’allais me faire houspiller par Rose, lorsque je revenais de ma cabane de la terre jusqu'à la ceinture.
- Rose ?
Personne : la cuisine, le salon, l’entrée… tout le rez-de-chaussée résonnait de son absence. Je montai rapidement les marches qui mènent à l’étage.
- Entre Georges !
Rose était allongée sur son lit, elle inclina légèrement la tête pour me sourire.
- Tu t'es mis au " body art "?, me lança-t-elle avec malice.
Je lui répondis par un grand sourire. J’étais moralement et physiquement joyeusement fatigué.
 - Ça ne va pas ?
- C’est curieux, Georges, à chaque fois qu'une dame de mon âge s’allonge, on suppose qu’elle se sent mal. Ça va très bien mon grand, j’avais juste besoin de m’évader l’esprit.
- Je te dérange peut-être ?
J’allais lui parler du pétale quand je m’aperçus que la tâche sur son cou avait pris de l’ampleur, elle avait exactement la forme de celui que je tenais. Je le mis dans ma poche en me penchant pour embrasser Grand-Mère. 
Elle me répondit en me tendant la joue. 
- Un baiser ne dérange jamais personne. Tu sens la rose Georges !
- Heu… oui, je viens de la toucher.
- Tu as toujours du mal à croire qu’elle soit vraie ?
- Non Rose, plus maintenant. 
Mes yeux se posèrent à nouveau sur le cou de Rose. Grand-Mère était atteinte d’une maladie rare et fatale, elle le savait. Son corps se couvrait de tâches. Le jour où la superficie développée dépasserait celle de la partie intacte, ce sera la fin. Un an auparavant, en sortant de la consultation où Rose avait appris le diagnostic, elle s’était mise à tendre le cou vers le ciel et m’avait lancé en riant : " c’est la métamorphose de la Grand-Mère en girafe." Je pesais des tonnes. Le poids de l’absence à venir écrasait le peu de mots dont je disposais.
 
- Rose, il se passe quelque chose d’étrange avec F.
- Raconte-moi cela Georges.
- Dis-moi plutôt ce que tu sais de lui.
- Mes mots sont pauvres à son encontre, il vaut mieux que tu lui parles directement.
 
Parler… Grand-Mère savait très bien que ce n’était pas mon fort. Je n’avais commencé qu’à l’âge de 5 ans et je crois n’avoir jamais rattrapé mon retard.  A ceux qui s’en inquiétaient pour moi, Rose répondait, « il parlera quand il aura quelque chose à dire ». Ce qui fait que j'ai cherché longtemps par quel mot commencer. La question était la même pour F., par où commencer ?
 
- Georges, où est-il en ce moment ?
- Dans mon atelier, il m’attend. Il aime à me regarder peindre.
- Rien d’étonnant… et il ne te dérange pas ?
- À vrai dire, je ne m'aperçois même pas de sa présence.
- Oui, bien sûr, souffla Rose.
 
Assis au bord du lit, je la regardais. Regarder ne veux rien dire non plus, poubelle. Je ressentais un grand émoi. Rose me renvoyait à ma peinture en cours. Je sentais mon amour pour elle vouloir s’exprimer, dominer tout le reste. J’avais à dire, sans les mots, en demi-teinte, il fallait que j'échange avec ma toile.
- Rose, je vais demander à F. de venir s’occuper du repas pour toi, il faut que je finisse un travail.
- Va mon grand, tes couleurs t’appellent.
- Je vais me doucher et j’y retourne.
 
En sortant, j’ai déposé le pétale de rose au-dessus de la cheminée.
- Merci Georges.
Ce merci vint atterrir sur le pas de la porte et m’empêcha de la fermer, je ne dis rien, la laissant entrebâillée.
 
Douche chaude et rapide. Sous l’effet de cette pluie domestique, mon champ de vision reprenait de l’espace, pourtant la salle de bain s'était vite emplie de vapeur d'eau blanche et opaque. En retournant à mon atelier, je fis une halte devant la chambre de Rose, il n'y avait aucun bruit.
 
F. était assis dans le fauteuil, il avait retrouvé sa place. En m’approchant du chevalet, je vis la toile à découvert. Je fus immédiatement saisi… d’incroyable. Je me demandai si Rose était toujours dans sa chambre me disant que j’aurais dû y jeter un coup d’œil en passant parce qu'elle était… là, devant moi.
Sans quitter Grand-mère des yeux, je m'adressai à F., dans mon dos 
- F. qu’est ce que cela veut dire ?
- Tu veux jouer avec les mots Georges ?
- Non, pas forcément, mais…
Le lien entre ce jardinier et mon travail était clair et je n’en étais pas plus étonné que ça  Il fallait que je m'y remette rapidement, on en parlerait après . Il y avait entre ce tableau et moi une osmose telle que nous n'étions qu’un. Je devais absolument continuer à le remplir pour me vider de ce que j'avais à lui dire.
Pinceaux en mains, pots de couleurs ouverts, j’attaquai les lumières, amplifiai les reliefs... Après… Je ne sais plus. Enfin, si, j’ai revisité mon rêve.
 
Nuit tombante, mes mains sur la toile, glacis, fondus, les techniques s’enchaînent, se déchaînent, m’échappent, je suis mon propre spectateur. Je peins simultanément à droite et à gauche. Je me sers de mes deux mains avec dextérité. Il fait de plus en plus sombre, je perçois de mieux en mieux les flammèches de lune parcourir ma peau jusqu’au bout de mes doigts. Je fais un effort surhumain pour garder les yeux ouverts. Des images commencent à se superposer à ma vue : Rose me tenant la main devant la porte de l’école, Rose et moi assis sur un rocher surplombant la mer, je peux sentir le goût salé des embruns, Rose derrière moi peinant sur des chemins de montagne, Rose dans le bois qui vient à ma rencontre, Rose, partout, dans les trente-huit ans écoulées. Tous les paysages que nous avons traversés m’emportent le regard jusqu’aux dernières limites de la mémoire de l'amour. Je suis au centre de ma vie. Dans les bras de Rose. En transparence, mes mains saisissent ces lumières accrochées devant mes yeux et les assemblent en harmonie de touches et de teintes sous les pinceaux.
 
 
Je ne sais pas combien de temps cela a duré, je me suis retrouvé devant la toile aboutie. Il ne restait qu’à poser la touche finale, la pointe de blanc de la petite lumière qui ouvre la fenêtre de l'âme. J’en étais là, poignet levé. Subjugué par mon travail, pétrifié par ce qu’il en émanait. J’avais Rose devant moi. Pas un tableau de Rose, c’était Rose elle-même, je ressentais l’impression de pouvoir lui parler…Je n’arrivais pas à poser cette dernière touche… je me laissai tomber dans le fauteuil.
Où était passé F. ?
Mes yeux se posèrent sur le cou de Rose, là où dormait la rose. Il y avait un pétale à l’arrière, plus sombre. Une légère brise traversa le tableau. Cette fois, je me laissai aller à fermer les yeux pour de bon.
A mon réveil, il neigeait. Je n’ai pas tout de suite regardé mon chevalet, F. était en train de nourrir de bois le feu de cheminée. Il avait un peu de neige sur les épaules, un genou à terre, il ventilait le foyer. Le présent me remontait à la surface, lentement.
J'étais engourdi, j’avais faim, soif. Le feu prenait et s'exprimait en faisant grandir les flammes, F. se releva s’essuyant les mains l’une contre l’autre.
- Ça va Georges ?
- Ca peut aller, je suis fatigué.
En m’étirant, je venais de placer ma main droite entre F. et moi. Je tenais un pinceau souillé de peinture blanche. Je tournai la tête vers mon tableau, le linge blanc le recouvrait.
F. se dirigea vers la porte.
- Il est fini ?
- Je ne sais pas 
 
En temps "ordinaire", je ne sais déjà pas ce que veut dire « finir » un tableau, et là, je ne savais pas comment j’avais fait, impossible pour moi de savoir où j’en étais.
 
- Je ne t’ai pas vu sortir F.
- Je sais Georges.
- Il y a longtemps qu’il neige ?
- Deux jours.
- Quoi ?
 
Cette nouvelle rétablit ma vision panoramique. Mes yeux firent le tour de l’atelier. Les cendriers débordaient tous. Il y avait des pinceaux au sol, des chiffons sales partout, ma pile de revues d’art se retrouvait à l’altitude zéro, une bouteille de térébenthine avait nourri le plancher, ma palette était couverte de teintes salies. Les cadres et masques accrochés partout avaient subi un courant d’air violent, plus rien n’était droit. On aurait dit qu’un chat avait tenté de rattraper une balle rebondissante. Mes yeux continuèrent leur travelling jusque sur mes chaussures pour remonter sur mon pull-over. Le chat avait marché dans la peinture et profité de mon sommeil pour me sauter dessus.
 
- Comment ça deux jours ?
- Cela fait deux jours qu’il neige et trois que tu es là.
- Trois ?  Rose, bon sang et Rose ?
- Elle va bien Georges, Rose va très bien.
 
Ma conscience refaisait complètement surface. F. se tenait près de la porte, il était vêtu d’un caban bleu marine à gros boutons, le col relevé, il enfilait ses gants en regardant ses pieds. Il m’avait tout l’air d’un marin prêt à embarquer.
- Je vais dégager l’allée principale, il semblerait que tu aies de la visite demain.
Il avait dit cela sans relever la tête.
- De la visite ? Qui ?
 
Je n’aime pas les visites. On me dérange toujours quand ce n’est pas moi qui invite. Surtout en ce moment, je n'étais pas du tout dans des dispositions à " recevoir ", je venais de trop donner.
Il commençait à y avoir beaucoup de désordre dans mon espace.
 
- Rose m’a dit qu’il s’agit de ton agent. Elle a appelé hier.
Mon regard se posa à nouveau sur la toile recouverte, je voyais Rose. Je la sentais contente de la visite impromptue de Marie-Ange.
- J’y vais, j’en profite pour dire à Rose que tu sors de ton atelier.
- Oui, merci. (J'avais dit que je sortais de mon atelier ?)
Quelques flocons profitèrent de la porte ouverte pour prendre la file de l’air.
Un courant d'air froid m’enveloppa de la tête aux pieds, un courant lent où mes pensées se posèrent. Je redescendais doucement au niveau de la conscience commune.
 
J’étais assis dans le fauteuil au milieu du désordre dans le silence du crépitement de bois. Je me sentais extrêmement fatigué. A ce point, ce n’était pas habituel. J’avais l’impression d’avoir perdu mon écorce. D’avoir été épluché comme un fruit…
Une rose qui vit en hiver ! Rien que ça, puis, trois jours à peindre sans conscience… Normalement, dans ce genre de situation c’est direction le psy. Mais non, j'étais déjà en train de banaliser une situation tout à fait extraordinaire. Evénement après événement, je m’étais laissé emporter dans un autre pays avec d'autres coutumes. Tout avait changé, le présent me fuyait, le passé se délitait plus rien ne le reliait à aujourd'hui, l'avenir lui avait changé de cap. Je ne voulais pas penser au tableau. Mirage des mots… En me disant cela, j’y pensais !  Non, je ne lèverai pas le voile, pas maintenant. De toute façon, je vois à travers, je sais que Rose est derrière.
 
La peinture a toujours été pour moi le moyen de transmettre une émotion, mais l’émotion, je ne sais pas où elle siège, alors le temps d’en réunir des reflets, de les passer à travers tous les filtres, de traduire, de mettre en lumière, d’en perdre à chaque opération, il faut bien du talent pour qu’à la fin, il en reste quelque chose. Ce que je venais de peindre, était pour moi « émotion » pure.
Il y avait trop de mystères auxquels je devais répondre. Je ne maîtrisais rien. Les mots prenaient un semblant de forme pour enrouler des questions par vagues successives. Mais rien, aucune réponse, tout ce qui me venait à l'esprit allait butter contre un point d'interrogation.
F., lui, savait.
Doute…Et si ce miroir aux émotions ne fonctionnait qu’avec moi ? F. avait vu mon travail, il ne m’avait rien dit …?
Peut-être que pour lui, n’y avait-il rien d’autre que la ravissante grand-mère du peintre sur cette toile ?
… ?
 Angoisse…Est-ce que je pourrai peindre après ça ?
…?
 
J'aperçus un phare dans la tempête de mon crâne. Comme toujours c'était Rose. L’étrangeté de F., l’extraordinaire de mon tableau, cette rose qui défiait l’hiver en route…Tout ça n’était rien face à la « santé » de Grand-Mère. Le plus important était qu'elle se sente mieux. Il y a peu, l'hospitalisation avait été la seule solution et c’est Rose qui en avait pris la décision. Sans médicament ni médecin, elle vivait maintenant au jour le jour sans difficulté. C'était ça, la seule réponse à toutes les questions. La Villa des Roses était devenue un lieu magique où l'émotion circulait plus que de raison. F. et moi étions devenus proches avec très peu de mots, mais…? J’avais du mal à arrêter de penser… Et ce verbe penser aurait bien eu sa place à la poubelle, là. Et Marie-Ange qui venait demain.
Non, je n’allais pas soulever le voile ce soir.
 
La neige me fit du bien. Sous la lumière d’un lampadaire, je pris une douche de flocons, bras en croix, tête au ciel, bouche ouverte. Vers l’entrée, on frottait une pelle sur le sol. La rose, elle, résistait au blanc par le rouge et le vert, elle était magnifique, fragile et forte, défiant la nature à tous les temps.
En entrant, j’évitai mon reflet dans le miroir.
 
- Rose ?
- Georges, mon grand, comme je suis contente de te voir.
Elle se dirigea vers moi pour m’embrasser.
 - Attends Rose, je suis vraiment…
Pas le temps... Elle me prit dans ses bras et me serra plus fort qu’à l’habitude. J’eus l’impression que cela faisait une éternité que ce n’était pas arrivé et pourtant, l’éternité se cache dans les bras de Rose. Elle releva la tête, ses yeux me parlaient. Je n’avais pas de mots. Rose était magnifique, fragile et forte, défiant la nature à tous les temps.
- Viens, on va dîner dans la salle à manger.
 
Il y avait trois pétales sombres sur le cou de Rose ce soir-là.
La table était dressée comme pour un soir de fête,  trois couverts…Et si je n’étais pas sorti de mon atelier ?
Les bougies se disputaient l’ombre avec le feu de cheminée. L’ambiance jaune, chaude et feutrée répondait en connivence à la blanche fraîcheur extérieure. En m’approchant de la cheminée, je me vis dans le trumeau. Je n'étais plus le même. Plus jeune, décoiffé, taché jusqu’au cou, une barbe de quelques jours en collier. Je préfère ne rien dire sur mes vêtements… je ressemblais à… un peintre ! Fatigué, vidé. Mon visage a toujours été le moins familier de ceux que je connaissais. Il m’arrivait de penser en me regardant : « Tiens, c’est avec toi qu’ils ont passé la journée ? »  Cette fois-ci, là, au-dessus de la cheminée, finalement il y avait de bons reflets. 
Rose me tendit un verre 
 
- À ta santé Rose !
- À la nôtre Georges  
Le vin rouge au cassis délivrait ses bouquets. 
- Marie-Ange arrive demain, si le temps le permet.
- Oui, F. me l’a dit tout à l’heure.
- Il semblerait qu’elle ait quelque chose de particulier à voir avec toi.
- Elle pouvait me téléphoner.
- Elle l’a fait, tu n’as pas été joignable.
Joignable ?
- Elle m’a demandé si tu allais bien. Je lui ai répondu que tu étais en pleine peinture.
Je préférais donner le change, je n’osais pas demander à Rose si elle était entrée dans mon atelier ces trois derniers jours.
- Et comment me trouves-tu Rose ?
- Tu m’as tout l’air de sortir du bois Georges.
Bien sûr !
- Donc pas très présentable, alors je vais prendre un bain, je me dépêche.
- Prends ton temps mon garçon.
 
Le bain chaud, une récompense ! J’adore peindre et j'adore l’instant d’après la peinture comme celui d’après l’amour. J’étais lessivé. Trois jours, il s’était passé trois jours pendant lesquels je ne me souvenais que d’avoir travailler comme si je devais tout donner. Impossible de me souvenir des allers et venues de F., de la nuit, du jour, des repas. J’avais du mal à penser à Rose. En fait, je pensais à elle comme à ma toile. Toutes les deux s’assemblaient et se confondaient. J’avais l’impression que Rose s’était dédoublée, elle était autant présente en bas au salon que dans mon atelier.
J’étais bien, Rose était partout, près du feu et sur mon chevalet. J’avais chaud, j’étais propre, la neige venait sans bruit couvrir de silence le paysage. Il n’y avait aucune raison de s’inquiéter, au-delà de l’étrange, les bienfaits du présent mettaient le couvercle sur des questions qui risquaient l’ébullition. Je me sentis flotter dans la buée qui se déposait dans la salle de bain, recouvrant tout, des miroirs au carrelage. Et j’ai plongé sous l’eau …
 
F. nous rejoignit pour le repas. Je sentais que Rose lui avait parlé, certainement pendant que ma toile et moi échangions. Ils avaient l’air plus « intimes ». F., d’ailleurs, semblait s’être étoffé, il paraissait beaucoup plus à son aise, comme s’il avait trouvé sa place. Ce n’était pas très difficile avec Rose, on avait toujours l’impression que c’était elle l’invitée. Elle savait reculer pour laisser plus d’espace à l’autre, écouter comme si ce qu’on lui rapportait était très important. De temps en temps, elle ouvrait un peu plus les yeux comme pour se ravir d’un détail. Sans qu’une parole n’ait été échangée, c’est ce regard qu’elle porta plusieurs fois à F.. Assis à la droite de Rose, je ne voyais pas les tâches sur le cou de Grand-Mère, je crois qu’à plusieurs reprises F. y porta son attention. Je regardais le feu, dans la cheminée derrière lui, je refaisais la mise au point sur mon vis-à-vis, ne pouvant m’empêcher de penser « Que se passe-t-il ? …Il faut que l’on parle ». Un mot s’est éclairé « Bientôt ».
- Georges, F. va habiter ici.
- Il faut nettoyer le pavillon des Friches.
- C’est fait mon grand, on s’en est chargé.
-  On ?
- Oui, F. et moi. Il partira demain de bon matin chercher ses affaires.
F. s’en allait, Marie-Ange arrivait. C’était toute la maison qui fonctionnait par deux désormais.
J’étais content. Grand-Mère avait proposé à notre visiteur, comme je le souhaitais, d’occuper le pavillon des Friches. On ne sait jamais, si la frénésie de peindre ne me quittait plus ! Rose qui ne désirait plus de soins ni d’hôpital ne pouvait pas rester seule, et ce jardinier me paraissait de plus en plus apte à embellir notre jardin. 
 
Debout devant la fenêtre, je regardais la neige tomber. Je pouvais apercevoir mon atelier allumé. Mon regard traversa le parc, il passa à travers le carreau de la porte où la neige ne tient pas, il fit le tour de mon chevalet, s’infiltra sous le linge qui recouvrait le tableau.
- Un café Georges ?
En tournant la tête pour répondre, je perdis le sens de l’orientation. Rose réitéra sa demande à une variante près :
- Ou un thé ?
- Comme pour toi Rose, s’il te plait.
- Alors ce sera un thé aux fruits rouges.
F. nous regardait. Je sentais bien qu'un lien nous unissait tous les trois, un fil lumineux aux couleurs chaudes. Il se leva pour se diriger vers la porte de la cuisine, mit son caban bleu et ses bottes, il avait vraiment l’air d’un marin. Il nous salua d’un geste de la tête et sortit. Je le vis s’éloigner vers le pavillon des Friches, les mains dans les poches, entre noir et blanc, il me sembla qu’une sorte de lueur l’enveloppait. Que faisait cet homme de la mer, dans cette montagne si loin de l'océan ?
Grand-Mère revenait avec un plateau qu’elle posa près de la cheminée, m’invitant à la rejoindre.
 
 - Georges, mon grand, assieds-toi près de moi, attention le thé est chaud.
C’est dans ces situations que le monde disparaissait. Je n’avais plus de consistance près de Rose, exactement comme près de mon tableau. Mon absence de trois jours me travaillait, autant que la « réalité » de ma peinture.
- Georges, F. et moi nous avons eu une discussion.
- Oui, et ?
 - … Cela fait un moment que je suis derrière la porte, attendant l’arrêt complet du train… Alors...
Rose ne finit pas sa phrase, je n’aimais pas ça, pas du tout. Je n’étais pas assez habile avec les mots pour tenir longtemps cette écoute, je craignais par anticipation tout ce que Grand-Mère allait dire. Malgré la fatigue qui me pesait, malgré la mise à nu que ces dernières heures m'infligeaient, je tendais cependant mon esprit pour le laisser perméable aux phrases. Il était nécessaire que j’inscrive tout sur l’écran à l’intérieur de ma tête pour relire juste les mots et ensuite, chercher à comprendre ce qu'ils pouvaient contenir.
Rose parlait, l'écran était actif, je voyais les phrases apparaître au même rythme, vertes sur fond noir.
- … Ce n’est pas tout à fait un hasard si F. nous a rencontrés.
Mais… On ne sait jamais pourquoi les gens se rencontrent. Deux personnes peuvent naître à deux endroits opposés, et alors que leur chemin individuel paraît les éloigner, ils se retrouvent à un moment de leur vie assis côte à côte dans le même compartiment. Les lettres vertes reprirent…
- F. ne sait pas très bien d’où il vient, il est doté d’une mémoire limitée. Ce qu’il sait, c’est qu’il ressent le monde. Il est une sorte d’éponge qui retient les émotions et les sentiments qui passent. À l’hôpital, il en passait trop, et il y avait trop de douleur. Lorsque je lui ai demandé pour quelle raison il y travaillait, il m’a répondu qu’il « devait» le faire. C’était son chemin. Il m’a confié qu’avant de venir ici, il était en déséquilibre.
- Rose, il t’a raconté tout ça en détail ?
- En peu de mots Georges.
J’ai remonté l’écran dans ma tête, il ne servait à rien.
- Georges, ces trois jours que tu as passé dans ton atelier, je n’étais pas seule… Tu étais à côté de moi, je te sentais là… et…
Grand-mère fit une pause, elle partit des yeux chercher des images à dire et prit le temps de les choisir.
- Je sais que la venue de F. va changer beaucoup de choses, je le sens… Fais-lui confiance… Il m’a dit qu’il avait retrouvé son chemin.
En disant cela, Rose posa sa main sur la mienne. Je ne pouvais rien dire. Je n’avais rien à dire.
- Pourquoi « nous » Rose ?
La vue de mon tableau se superposa à Grand-Mère, il coïncidait en tout point d’émotion, il manquait juste, pour l’un, la lumière dans les yeux et, pour l’autre, la rose à la main.
 
- Je lui ai demandé Georges, il ne m’a pas répondu… J’ai compris.
 
Nous avons écouté le bois se confier au feu. J’étais au cœur de Rose, elle était dans le mien, nous ressentions les mêmes frissons. Nous étions tous les deux sur la même embarcation, seuls au milieu de l’océan, nous partagions le même nuage au-dessus des plaines verdoyantes. Au moment où le vent qui nous portait nous a rapproché du sol, j’ai porté sa main à mes lèvres, elle a cligné des yeux en tournant la tête vers moi. Le feu avait pris place dans le bleu, il dansait en jouant de toutes ses teintes chaudes. 
- Georges, le bonheur ne s’embarrasse pas de réponse. 
Nous sommes restés longtemps assis là. J’ai raccompagné Rose à sa chambre, il y flottait un parfum sucré et velouté, sur la cheminée il y avait trois pétales.
 
Je ne sais pas si j’ai dormi cette nuit-là. J’étais comme engourdi, je ne saurais décrire ce que j’ai vu, je ne sais pas si j’ai rêvé ou si j’ai vraiment voyagé, j’ai eu l’impression que l’ombre de toute ma famille était là, autour de moi, j’étais bien, comme s’ils n’avaient pas disparu, comme s’ils n’avaient jamais pris ce bateau. F. nous regarde de la porte. J'entends Rose me dire "fais-lui confiance". Je suis entouré par l’amour de tous mes disparus, une lumière de lune passe de l’un à l’autre, moi je passe d’ombre en ombre, comme dans un rituel dont je suis le centre. Et puis, en un éclair, il n'y a plus que F. face à moi.
- Georges, l'amour ne doit plus se perdre.
- Quel amour ? Qui es tu F. ?
- Un voyageur sans mémoire, il faut que tu trouves les lettres.
- Je ne connais pas les mots F. , demande moi une image…
- Les lettres, Georges.
 
Nous étions là, face à face… Les lettres… trouver les lettres… quelles lettres ?
Comme souvent dans mes rêves, un sentiment s'imposait. F. et moi étions proches, moi en absence de mots depuis si longtemps, je devais me consacrer à la recherche de ce qui les compose…
 
Il y a des rêves qui s'installent dans la réalité, et puis, très vite, on ne sait plus qui du rêve ou de la réalité, a fait naître l'autre.


Dernière édition par nessim le 01.08.16 22:22, édité 2 fois
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F. (fiction) episode 2 :: Commentaires

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Re: F. (fiction) episode 2
Message le 16.07.16 14:33 par Claire Obscur
Coucou Georges F.
J'ai adoré... je viens de perdre mon com... Je ne sais pas si je vais retrouvé ce que je te disais... je rage.
J'aime tout..
Tout tout, dans ce que j'ai lu. Parce que je n'ai pas tout lu, même si j'ai très envie de tout lire.. ces temps-ci ma capacité à lire est réduite. au début j'ai mis ça sur le compte de l'écran, de mes yeux, et puis avec les livres c'est pareil... Ma concentration n'est pas au top, il y a trop d'histoires en moi, je crois que je n'arrive pas à écrire non plus. Bizarre vie.  Alors je note où je me suis arrêtée car je suis comme M. F. je n'ai pas de mémoire, et donc je vais en lire un morceau chaque jour, et cela me fera un très bon exercice de "même moire", en plus, dans les reflets scintillants de tes personnages.
J'ai lu jusqu'à :
Rose entra dans la pièce exactement au moment où F. en sortait. Les portes de cette cuisine se mettaient à fonctionner par deux. magique phrase.
J'ai l'impression d'être dans le livre. Que je suis Georges qui a du mal avec les mots "parlés" j'entends. Je me sens comme lui quand il observe les lumières jouer sur les mailles du châle de Rose. Il faut de la lumière sur nos frêles épaules pour pouvoir porter les ombres qui se glissent dans les filets de la vie...  J'aime quand il parle avec ses peintures... je faisais pareil avec mes sculptures... Avant de commencer, je scrutais le bois ou la pierre longuement tournant autour, attendant qu'elle me parle dans le silence de l'atelier et des outils qui attendaient d'entrer dans la danse... parfois, même quand j'avais une idée précise du sujet de mon projet, je reposais la pièce de bois ou de marbre, et j'en prenais une autre en attendant que celle-ci me parle quand elle le déciderait... Elle n'était pas en accord avec ce que j'allais faire... étrange sentiment.
Il y a aussi cette phrase que j'écris souvent moi-même... "ce que je dois savoir, je le sais" rare moment de lucidité précieux, ou je peux l'affirmer, et qui se délecte longuement.
Je me sens Rose aussi, quand parfois je fais de courtes phrases, (c'est rare, hein, tu le sais!) tranquille, sereine, dans la position du spectateur devant un match, parce qu'à ces moments-là, je regarde la vie passer et que je la déguste aussi longuement, le plus longuement possible. J'aime M. F. avec ses lettres perdues et son observation sur les portes et les barrières qui protègent devant ou derrière. j'aime cet être qui semble simple et qui se rend si étrange et secret dans cette simplicité.
J'aime la tranquille assurance de Rose. D'ailleurs tous tes personnages sont tranquilles et distribuent la quiétude... Alors je suis persuadée que les lecteurs ne peuvent qu'aimer ce livre... il me fait un peu penser à "Ligne verte"... je ne sais pas pourquoi. sans le côté obscur, cynique et sanglant, juste pour le côté magique et bon d'un être, ou de plusieurs êtres qui ont pour vocation d'illuminer la Terre.
Je vais me programmer pour lire la suite, et je la déguste déjà... Mais je ne suis pas mécontente, ça fait longtemps que je n'ai pas éprouvé le sentiment délicieux de me faire dévorer par le désir de connaître une suite que je sais à portée de main...héhéhé !!!MERCI NESSIM.
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Re: F. (fiction) episode 2
Message le 18.07.16 18:13 par EPONINE52
J'ai lu ton chapitre en deux fois pour bien m'imprégner de chaque mot. Je confirme Nessim, tu conduis ton récit avec brio ! Je ne sais pas pourquoi mais quand je te lisais cela me faisait penser à "l'écume des jours" de Boris Vian. Tu as cette faculté à nous faire entrer de suite dans ton univers quasi onirique, empli de poésie et de magnifiques ressentis. J'aime beaucoup tes personnages, que tu rends très attachants. Je ne sais pas si tu peins mais la façon que tu as de décrire le rapport de Georges à la peinture est époustouflant ! Je ne pourrais pas te dire quelles phrases je préfère car il y a vraiment de belles pépites. J'aime aussi ce F qui a perdu ses lettres, sa présence rassurante au sein du foyer. Je sais pas comment te  dire mais tout ce qui est extraordinaire dans ton récit (la rose en hiver, le tableau) nous paraît à nous, lecteur presque normal tant ton écriture est forte ! Et puis on se sent empli de sérénité en lisant tes lignes. Tu décris au top aussi ces mots difficiles à sortir pour Georges, n'en est-il pas ainsi des mots vrais et sincères ? Touche par touche, tu amènes le lecteur exactement là où tu veux qu'il soit ! j'adooooooore vraiment tout ! Tant la forme que le fond sont superbissismes ! aussi merciiii Nessim foi d'Epo CASQUETTE A RAS DE TERRE pour la beauté, l'ambiance, la richesse, et j'en oublie de tes mots qui  font mouche, tu peux en être certain ! bisouuuuus et douce soirée loin de ce monde hébété !
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Re: F. (fiction) episode 2
Message le 19.07.16 13:46 par Claire Obscur
Je lis au compte goutte... ton histoire est intense. Elle a beaucoup d'échos en moi qui se répondent, il faut que les fasse taire avant de poursuivre.Je ne m'attendais pas à ça.
Je me suis aperçue, à un moment donnée que je lisais la bouche ouverte... Merci Nessim... pas fini...Bisous.
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Re: F. (fiction) episode 2
Message le 20.07.16 14:18 par Sortilège
Je suis,
Je te suis,
Je le suis,
Chaque pas dans l'hiver qui s'annonce où les tableaux ouvrent les portes, où les liens sont tissés depuis toujours, où des magiciens révèlent le sens de chaque chose, en attendant d'être révélés à eux mêmes, pour que s'ouvre la porte de tous les mondes !
Re: F. (fiction) episode 2
Message le 20.07.16 20:53 par nessim
je fais un passage rapide, par ce que vous me faites très plaisir avec vos commentaires

 Claire Obscur


ha:-) j'aime que tu sois entré dedans, c'est vrai que pour la perception artistique ce n'est qu'une question d'outils, l'approche est la même, en peinture sculpture, bons street-art...et l'envie de connaitre la suite est la meilleure récompense. J'ai de l'affections pour mes personnages, et pour l'harmonie dans laquelle ils se placent tous chacun a sa place en relation aux autres...je suis content qu'il te touche...tu me diras pour la suite merci de ta lecture

 EPONINE52

Christine, comme j'aime tes com,:-) et celui la est dans le fleuron, 
l'écume des jours...une de mes références c'est vrai tu as raison, je n'y avais pas pensé. Pour la peinture j'ai peint, depuis toujours et j'ai arrêté il y a une dizaine d'année , brutalement sur un tableau
mais la je viens de reposer mon chevalet et je vais y revenir je crois. je suis vraiment content merci Christine Bise

Sortilège

toi madame Sortilège on dirait que tu connais le sens même si tu n'a pas eu tous les mots, c'est chouette qu'a ce niveau de la lecture tu le sentes, merci:-)
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Re: F. (fiction) episode 2
Message le 23.07.16 15:50 par Claire Obscur
Toujours sur le pont... je lis vraiment au compte goutte, mais je déguste, j'adore toujours...
J'ai peur que les trois roses soient liées jusqu'à un oint de non retour...du moins au moins entre deux roses ; la rose du jardin, j'ai peur que chaque fois qu'elle perdra un pétale, un autre apparaîtra sur le cou de Rose, j'ai peur qu'au dernier pétale corresponde le dernier souffle... Alors il faudra aller dans l'atelier faire entrer dans la danse la troisième (Rr)ose et repeindre le cou de Rose en enlevant une à une toutes les tâches... Tiens voilà ce que mon esprit vagabond me murmure en lisant. à moins que ce soit ma muse, qui essaie de m'envoyer des signaux, car depuis un certain temps je pense qu'elle ne me parle plus... ou alors est-ce moi qui ne l'entend plus...

J'ai vu juste ça en passant. "Non, je ne n’allais pas soulever le voile ce soir."10ème § en remontant... Bises !!! (à la prochaine lecture j'aurai fini le chapitre )
Re: F. (fiction) episode 2
Message le 23.07.16 17:44 par nessim
Claire Obscur


alors n'ai pas peur par ce que ce n'est pas ça :-) mais ...pas mal...
tu sais il fait trop chaud pour les muses, on sait que ce sont des cycles mais la crainte accélère souvent le retour, elles aiment ça...
tiens je viens d'avoir le retour de raffinage de l'épisode 3  d'un très bon goût, je le publie tout à l'heure...
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Re: F. (fiction) episode 2
Message le 24.07.16 13:41 par Vividecateri
Kissous.... je viens doucement.....
Re: F. (fiction) episode 2
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F. (fiction) episode 2

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