Les Mots Z’Arts Voyageurs (Voyagination)

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 F. (fiction) episode 1

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nessim



Date d'inscription : 21/01/2016

10072016
MessageF. (fiction) episode 1

F.
 




 
 
  
Un jour, tu auras en main ces pensées de papier...
Tu liras dans ces mots, à la plume gravés,
Moi, j’aurai levé l’ancre, j’aurai levé le pied…
J’aurai hissé les voiles, sur le vent du passé.
Rose
  
 
Grand-mère était sur son lit recouverte de pétales pendant qu'un jardinier à la maison des Friches accrochait une bouée. Mon plus beau tableau s'exposait dans les bois. Au bas de l’escalier de l'entrée une rose en pleine santé poussait dans la neige. A côté de moi, sur le canapé du salon, un ange m’envoyait une décharge électrique dans le dos.
Cette Villa était devenue un « ailleurs ». Il aurait fallu que Rose soit en pleine santé pour que j’en verrouille la porte à double tour et que j’en interdise l’entrée à tous.
Non, ne cherchez pas, il n’y a rien à comprendre.
 
 
 
 -•-
 
 
 Il peut faire beau aujourd’hui si le temps le permet





F. a obtenu son changement de poste.
La journée commence bien, même si la directrice de l'hôpital où il est employé l’a copieusement douché de remarques.
- Enfin, quand on travaille dans un hôpital, comment fait-on pour ne pas supporter le soin aux malades ?
- Il n'y a pas que les soins Madame, il y a les gens !
- Évidement qu'il y a les gens, vous voulez soigner quoi… les chaises ? Si la vue du sang vous dégoûte, il fallait être croque-mort.


F. avait l'humidité ambiante qui commençait à transparaître sous ses aisselles. Malaise de l'incompréhension quand l'autre vous inonde de ses raisons qui n'ont rien à voir avec les vôtres. Il aurait voulu se protéger de l'orage, il était à court, sec. La vue du sang ne le dégoûtait pas. La gêne, le désarroi, la douleur de ces vieux l'écrasaient, le rendaient petit, vide, plein de tous ceux-là, fripés, malades, amputés, déjà morts parfois, tellement ils sont oubliés.
 
- Vous ferez les parkings, Jean est en congé, j'espère que ramasser les feuilles n'entraîne pas chez vous d'état d'âmes, même si elles sont mortes !
F. sentait que cette femme avait enfoui toute émotion. La raison avait pris les commandes, elle était vide de sentiment.
- Non Madame…merci.
Il regardait le sol, content, il pouvait travailler à l’hôpital, continuer son chemin.
En sortant, il alla directement à son vestiaire, sa journée de travail se finissant à 15 h, il avait du temps devant lui. Il avait pris l’habitude de partir rapidement pour rejoindre son deux-pièces. Pas de douche avant de partir aujourd'hui, il ne se sentait pas étanche.


À peine arrivé, il se mit au travail en musique. Il s’était inscrit depuis peu à des cours de dessin par correspondance. L'idée lui était venue en tombant sur une réclame. Il avait un vrai besoin d’apprendre sur les gens, de suivre leur itinéraire.  Les liens qui le rattachaient à ses professeurs enrichissaient le devenir de l'histoire, il le sentait. À regarder les annotations qui décoraient ses devoirs, il avait l'image de jeunes, bruns, blonds, chauves qui avaient laissé des traces sur ses travaux. F. percevait en aveugle les personnes qui étaient intervenues sur ses essais. Il savait. Cela lui permettait de poser une pierre nécessaire. Même par correspondance, parce qu'il y avait correspondance.
Ce jour-là, en arrivant à son studio, il avait eu l’idée d'allumer la TV sur son combiné télé radio-réveil. L’image à peine plus grande qu'un paquet de cigarettes déborda de son cadre, elle devint envahissante, remplissant tout l'espace. Sur l'écran, il venait de voir cette enfant mourir dans un pays de notre terre, il ne se souvenait déjà plus lequel, la tête hors de l'eau, le corps s'enfonçant doucement, regard noir de l'absence, silence de l'isolement au milieu de la foule.
F. n’avait pas de mémoire. L'absence lui était familière. Mais le regard de l'absence au visage de l’enfance était d’une trop grande souffrance. La déprime déployait son ombre sur le mur derrière lui. Il se sentait abandonné de tous, il sentait que, s'il n'y prenait garde, chez lui où il était seul, il pourrait très bien être écrasé, sans constat, comme ça, par un piéton de passage.
Dans l’écran, la petite fille s'enfonçait de plus en plus, on avait calculé l'heure à laquelle elle serait entièrement recouverte d'eau. Bien sûr, tout le monde avait tout tenté, il n’y avait rien à faire, le trou se remplissait inexorablement, la terre gardait les petits pieds soudés à elle.
Un cameraman a plongé, son camarade a fait un gros plan, l’image a fait le tour du monde, l'enfant, elle, n'a rien vu.
Personne ne pouvait panser le malaise qui envahissait F.. Cette vision d'actualité réveillait sa détresse de l'impossibilité à se soulager de ce mal de vivre que le monde entretenait, en orbite géostationnaire. F. captait tous ces mauvais sentiments. Le désordre humain se pratique avec beaucoup de civilité ici. Le bonheur n'existe plus, il est devenu une invention des riches pour faire avancer les pauvres. Les riches ne sont pas plus heureux, ils sont riches.
F. était là, assis, souffrant de tous ces maux, l'hôpital, le bureau humide, l'enfant dans le bureau inondé, les vieux qui s'enfonçaient sous terre… La pub le fit remonter à la conscience. Il s'empressa d'éteindre le poste et resta dans le noir. Il était épuisé, se laissa chuter sur le sol, les épaules lourdes.
 
Il se réveilla tard, engourdi par sa posture et gravit très lentement l'escalier de la réalité vers le noir qui enveloppait la pièce. Aux aiguilles de sa montre, il était 4 h du matin. Immobile, habillé d'ombre, il mit son corps à l'état de meuble, se sentant transparent, comme la nuit précédente à l'hôpital où il avait dû s'occuper de Madame Clair qui était morte. C'était à lui de l'emporter à la morgue qui se trouvait au sous-sol. Il devait agir avec discrétion, pour éviter l'épidémie… en gériatrie, la mort est contagieuse, quand un vieux s'en va cela donne toujours une furieuse envie à d'autres de le suivre. F. s’était mis sans le vouloir dans un angle de la pièce, il était là sans l'être, l'aide soignant entra et ressortit sans le voir puis revint avec un autre finir l'ouvrage. De toute façon, F. ne pouvait emmener personne au sous-sol. Il était capable de faire des choses tout à fait extraordinaires, mais totalement incapable de se couper de la surface de la terre.
Ce qui précède est la stricte vérité, Rose me l'a racontée et Rose ne ment jamais.
 
D’ailleurs je me présente : Je m'appelle Georges. J’ai trente-huit ans, je suis peintre reconnu. Il ne faut pas se fier pas au mot « reconnu », personne ne m’a jamais arrêté dans la rue. J’ai une cote honorable. Je vis très bien de ma passion, mes tableaux sont aux murs de nombre de particuliers et de quelques musées. Quand j'ai connu F., je me rendais à l'hôpital de V pour rendre visite à ma Grand-Mère. C'est la première personne que j'ai vue en arrivant sur le parking du bâtiment. Il chantait à tue-tête « Et maintenant, que vais-je faireeeeee, de tout ce temps... ». C'était l'automne, visiblement il avait beaucoup à faire, le sol était recouvert de feuilles. Il balayait « ... que sera ma vie… ». Amassant de petits tas jalonnant son parcours « de tous ces gens, qui m'interfèreeeent , j'étais déjà à la porte du bâtiment, j'ai eu l'impression de ressentir son regard dans mon dos, un courant d'air sûrement!
 
La chanson me trottait dans la tête : « de tous ces gens…qui m'indiffèrent!!!! », m’indiffèrent ? Oui c'était cela. Ce balayeur me fit sourire, cela allait être une bonne journée. Il ne faut pas grand-chose pour faire qu'une journée soit bonne.
Je me trompais sur le « pas grand chose » ! Grand-Mère allait confirmer ça, c'est elle qui m'a ouvert la porte de cette histoire.
Rose a été plus qu'une Grand-Mère pour moi. Elle a été une très grande mère, toujours présente, avec transmission amour et respect. Orphelin sans la solitude de l'être, grâce à elle, j'ai vécu une enfance puis une adolescence baignées par une compréhension rare.  Nous avons constamment été comme deux voyageurs nous racontant nos paysages. Tous deux assis au même train, face-à-face. Avec le temps, voyage faisant, nous avons échangé nos places, Rose, aujourd'hui, dans le sens inverse de la marche à regarder par où nous sommes passés, moi, dans l'autre, à découvrir où nous allons.
Rose me disait de plus en plus souvent qu’elle n'allait pas tarder à descendre du train.
 
- Tu auras plus de place dans ton compartiment, Georges…
- Je n'aurai de place que pour le vide de toi, Rose !
- Je suis encore là…
- Tu seras toujours là et tu me manques déjà.
 
Le jour d'automne où j'ai croisé F. sur le parking, Rose m'avait appelé. Nous avions convenu que je ne viendrais pas la voir avec la régularité due au malade par la famille. La qualité de notre affection ne pouvait pas s'encombrer des lieux communs de la visite dominicale.
J'avais reçu son message le matin même : "…Georges, j'ai traversé une région que je voudrais te raconter, j'ai à partager, viens…il n'y a pas urgence… "
J'étais toujours content de partager avec Rose.
 
La chambre baignait dans une semi clarté, télévision éteinte, personne ne dormait. Je surpris grand-mère qui avait les yeux clos.
- Bonjour Rose. Petit baiser sur la main.
- Georges, je suis heureuse de te voir, dit-elle, tapotant le bord du lit pour que je m'y installe.
- Tu m'as tout l'air de sortir d'un grand rêve dont le souvenir t’est resté, lui fis-je remarquer.
- C'est tout à fait ça, mon grand…


Rose jeta un regard à l’autre occupante de la chambre, elle avait l'air assoupie et en éveil. Je ne m'étais jamais présenté par discrétion, ou timidité, je mettais cela sur l'attention que je portais à Grand-Mère.
Quelque chose avait changé dans cette pièce


- Alors
- Georges, mon petit Georges, je t'en ai raconté des histoires n'est-ce pas et sans jamais te mentir !
Je regardais la vieille dame sur le lit voisin, elle ne pouvait pas ne pas avoir entendu. Grand-Mère n'avait pas l'habitude de partager nos échanges.
- Bon, écoute, j'en ai parlé à ma voisine, elle est d’accord pour que je te raconte tout car je lui ai expliqué combien toi et moi sommes liés… Nous le sommes ?
Je n'avais pas à répondre, elle me taquinait toujours à ce propos. Mais, je commençais à m'inquiéter pour elle. Je tenais à ce que la fin de sa vie soit comme un soleil couchant harmonieux avec un vol d’oiseaux à l’horizon, je ne voulais pas de changement de météo. Son silence durait, je ne pouvais qu'attendre qu'elle s’éclaire la pensée au présent. Je pris sa main dans la mienne, et l'ai caressée doucement.
 
 - Georges, je voudrais que tu ailles à la fenêtre et que tu me rapportes ce que tu y vois.
J'étais surpris et un peu mal à l’aise. Les deux vieilles dames me regardèrent me diriger vers l'ouverture vitrée. Je me demandais ce qu’il y avait à voir en bas. Effectivement, il n’y avait rien, j'étais l’unique visiteur, et ma voiture me rappelait le retour que je regrettais par anticipation.
- Rien de particulier Rose !
La discrétion n'étant plus de mise je parlais à voix haute.
- Rien ni…Personne ?
À nouveau, j'examinais ce parking partiellement recouvert de feuilles qu'un employé rassemblait en poussant une chansonnette dont il ne connaissait pas les fins de couplets.
- Personne, en dehors du balayeur.
- Quand tu sauras ce qu'il balaye...
L’employé disparaissait et réapparaissait derrière la buée, au rythme de ma respiration.
- Je le sais Rose, des feuilles mortes.
- Oui, Georges, des feuilles mortes.


Il me faut vous dire que Grand-Mère disposait de tous ses esprits. L'âge et l’érosion du temps ne portaient atteinte qu'à son physique. Et encore, elle était, au-delà de tout adjectif, resplendissante. Je retournai m’asseoir.
 
- Alors Rose, ces feuilles mortes, qu'ont-elles de particulier ?
- … Ce que ramasse F. sont des feuilles d'une autre nature.
Ma curiosité s'envola pour laisser place à mon inquiétude.
- Georges, je vais te demander de ne pas m’interrompre. Je t'ai dit dans ma lettre qu'il s'agit d'un bonheur à partager, ne t’inquiète pas, écoute.
La compagne de chambre s'était installée à son aise, le regard scrutant le plafond comme écran de projection. Mon écran à moi a toujours été dans les yeux de Grand-Mère.
- D’accord Rose, explique.
- Voilà, te souviens-tu de Madame Dary ?
Rose désignait le lit à sa droite, son occupante n'avait pas bougé, toujours accrochée au plafond.
- Non, lui répondis-je avec hésitation, je devrais ?
- Oui. Madame Dary occupait ce lit jusqu’à trois semaines de cela.
Je m'étais bien sûr aperçu que les malades occupant la chambre de Rose avaient changé à deux reprises. Je n'en faisais jamais état, me doutant dans quelle sorte de lit elles reposaient maintenant.
- Oui, je m'en souviens
- Je le savais, me souffla-t-elle, Madame Dary est morte dans la nuit du vendredi 12 septembre, et c'est F. qui était de garde cette nuit-là.
-F. ?
- Oui, le « balayeur ».
Un regard furtif au sol me confirmait l'absence de feuilles mortes. La voisine elle, ne bougeait toujours pas.
- Que faisait-t-il là ?
- Il était de garde, F. est aide-soignant dans cet hôpital.
Mon regard allait du bleu des yeux de Rose au bleu de la fenêtre. Le parking était en dehors de mon angle de vue. Voilà que l’on demandait aux aides-soignants de balayer les parkings à présent !
- Oui, Georges, F. est aide-soignant, et s'il est au parking, c'est à sa demande.
- Quel rapport avec la mort de Madame Dary, que s'est-il passé ?
- Madame Dary se sentait très mal, elle était atteinte d'une maladie très douloureuse. Seuls de très forts calmants lui permettaient le repos. Une tête alentour acquiesça. Vers une heure du matin, elle a appelé l’infirmière, F. est arrivé.
- Et ?
La pauvre réclamait des calmants. Elle souffrait beaucoup plus que d'habitude. Cela faisait longtemps qu'elle se sentait debout sur les marches du wagon. Sa vie lui paraissait courte et ses derniers moments trop longs. F., lui, n'était pas très à l'aise. Je m'en souviens parfaitement.
Les yeux de Rose s’éclaircissaient, leur bleu changeait d’horizon, ils allaient vers cette nuit où une lumière s'est éteinte dans une chambre du deuxième étage d'un hôpital de montagne. Voix feutrées habillées de noir, encens médicinal, souffle court de la douleur, souffle court du spectateur de la douleur, Grand-Mère, à deux pas.
- Donnez-moi quelque chose pour la nuit.
- Je ne peux pas Madame. Je vous assure.
- J’ai froid…
En murmurant, Madame Dary saisit la manche de F. pour lui porter la main à sa joue. Elle s'agrippait à lui.
Elle souffla :
- C'est ma dernière nuit...
- Ne dites pas ça, vous verrez, demain nous appellerons vos enfants.
- S'en fichent !
Un long silence s'ensuivit.
C’est F. qui parla le premier. Sa voix était très douce.
- Quel est votre prénom ?
- Marion.
F. s'assit sur le bord du lit, il prit Marion dans ses bras, doucement, avec une tendresse infinie, il lui caressait les cheveux en lui parlant tout bas à l'oreille. Je ne voyais que son dos, Georges, et les bras de Madame Dary qui l'encadraient. Je n'entendais pas très bien ce qu'il lui soufflait, cela me semblait être quelque chose au sujet de l’amour. Il parlait de lumière, il lui parlait comme s’il était sa mère, son père, son mari, toute sa famille en même temps. J'ai vu Marion serrer F. très fort et bien qu’il fît sombre dans la chambre, j’ai cru qu’il s'était mis à… presque disparaître. Doucement, une clarté bleutée, très légère, enveloppa ma voisine. Elle ne se plaignait plus, son souffle devenait progressivement régulier, des bribes de phrases venaient rebondir à mon chevet : « Marion, ma petite Marion, repose-toi… Détends-toi… Nous sommes là.»
J’étais bien Georges, tu étais là avec tous ceux que j’aime. Jamais quiétude ne m'a été offerte avec autant de plénitude. Cette nuit reste un grand soleil pour nous.
Ce "nous" me fit porter le regard vers la voisine de lit, même regard à la chasse aux images, Rose et sa compagne profitaient de la présence du souvenir. Ce récit m'enveloppait.
- Ensuite Rose ?
- Ensuite, Sarah qui occupe aujourd’hui le lit de Marion est entrée. Elle était à la recherche de l’infirmière de garde, elle n'a pu que s’asseoir sans un mot dans le fauteuil. Elle semblait merveilleusement saisie, comme moi. Marion s'est laissée aller en arrière. Tu vas croire que je suis folle, elle était recouverte de petites flammes bleues qui parcouraient son corps. Cette lumière de lune propageait des ondes, avant de doucement disparaitre… La tendresse que F. offrait à Marion nous atteignait Sarah et moi… Nous étions au cœur de cette harmonie.
 
Rose venait visiblement de vivre une expérience étonnante, elle reprit.
 
- Je ne sais combien de temps après, F. s'est relevé. Il avait repris de l’opacité, une douce clarté bleutée enveloppait encore ses mains, il avait les épaules plus voûtées, ses yeux étaient à la recherche de ses pieds. J'ai fermé les paupières, je me sentais flotter au-dessus de mon lit. Je savais que Marion était morte, mais ce n'était pas grave, la mort n'était pas un drame. Nous n'avons revu F. que le lendemain, il était très fatigué. Entré tôt dans la chambre, il a recouvert le corps de Marion, puis s’est reculé dans le coin, derrière la salle de bain. Les agents hospitaliers entrés pour rapidement emporter Marion ne l’ont même pas remarqué. Voilà, Georges, pourquoi je t'ai demandé de venir.
- Allez, les rêveuses, c'est l'heure de la température !
L’infirmière me fit l'effet d'un coup de canon.
- Elles sont charmantes, n'est-ce pas ? me lança-t-elle.
Politesse justifiée, Rose et sa compagne étaient sous le charme. Je me dirigeai vers la porte pour attendre dehors… Essayer de réentendre tout ça. J’avais le temps qu’allait mettre le mercure à monter.
 
Je craignais que ce balayeur ne fasse un sacré ménage dans notre vie à Rose et moi. Adossé au mur de la chambre, je regardais le couloir emprunté à chacune de mes visites. Ce tunnel qui mène à la chambre n°7 me paraissait inconnu. Plutôt flou… Comme le balayeur derrière la vitre. Trop flou, j’avais envie de voir ses yeux, son profil, il fallait que je l’aie devant moi.
Je scrutais le couloir à la recherche d'une fenêtre donnant sur le parking, celle du bout : mains plaquées, regard embué, nez écrasé, une silhouette apparaissait près de la voiture. Demi-tour rapide, bouton d’ascenseur enfoncé, ouverture des portes, accident évité : un malade sur un lit à roulettes en sort. Fermeture des portes, l'engin descend, les portes s'ouvrent, nouvel accident évité : une vieille dame suspendue à ses béquilles veut entrer. Recherche des portes vitrées, elles sont de l'autre côté, demi-tour, le parking enfin… Désert ! Je reprenais ma respiration soufflant aux quatre vents. Complètement désert. Mon regard tombait sur les feuilles mortes au sol. J'en ramassai une, et la regardai : elle arborait de très belles nuances allant du brun à l’ocre, je l’interrogeai presque, faillis lui demander où était passé l'employé qui l’avait oubliée. Je tenais toujours la feuille à la main lorsque je réapparus dans la chambre. Rien n'y avait bougé, sauf l’infirmière canon qui n'était plus là.
 
- Alors Rose ?
-37°2.
Je brandis en souriant la feuille humide et odorante.
- Georges, qu'en penses-tu ?
- Je ne sais pas, c’est une histoire évidemment troublante, il faut que je le rencontre, je reviens du parking, il n'y est plus.
- Il finit à 15 heures.
- Dis-moi Rose, toi qu'en penses-tu ?
- Ce qui me reste de cette nuit-là n'a pas à s'encombrer des filtres de la raison. La pensée tend à tout maîtriser, je sais ce que je ressens.
Grand-Mère avait terminé sa phrase comme si ces derniers mots lui étaient venus de loin, très loin, avec encore ce flou, dans le bleu.
- Que veux-tu dire ?
- Je pense que F. est un miroir.
- Un miroir ?
- Oui, Georges, exactement. Un miroir aux émotions.
La voisine de chambre accréditait toujours. Une conviction l’habitait. Je craignais que Rose, qui avait toutes ses facultés, n'atteigne un stade où elle en perdrait, elle avait changé.
- Rose…
- Oui Georges … Mais attends, il faut que je parle à F.
- Écoute, c'est ce que j'allais te proposer. Je vais aller le voir, il y a peut-être une explication.
Je n'étais pas convaincu de ce que je venais de dire, je ne voyais aucune raison possible à tout ça. 
- Allons ! Mon grand, ce n'est pas à mon âge que tu vas me parler comme à une vieille dame.
Rose me souriait, elle avait pris sa décision. Je restai tout l’après-midi en sa compagnie, elle ne parla plus du balayeur. Elle me questionna sur mes tableaux en cours, s'inquiéta de savoir si tout allait bien pour moi… comme à son habitude… Quand je viens voir Grand-Mère, c’est elle qui me visite.
- Allez garçon, va maintenant, il est tard.
 
Je la pris dans mes bras, elle me prit dans les siens.
- Rose, tu te souviens, je pars demain, je t’appellerai.
- Ne t’inquiète pas pour moi Georges, prends soin de toi.
- Prends soin de nous.
- Va tranquille. Je vais très bien.
- Tu en es sûre que ça va aller ?
- Certaine.
 
Je me suis levé lentement sans détacher mon regard de ses yeux bleus. En chemin, j'ai embrassé Sarah sur la joue, sa peau m'a semblé singulièrement familière.
Au seuil de la porte, je me suis retourné pour faire un dernier signe à Grand-Mère. Son sourire n'avait pas attendu que nos regards se croisent pour se dessiner. Elle était très belle dans ses draps blancs, attendant mon geste l'avant-bras levé, ses longs doigts tapotant l’air. J'ai failli lui demander de ne pas quitter notre wagon tant que je ne serais pas de retour.
 
Les sentiments que je porte à Rose appartiennent à un autre monde, ils n’ont pas de vocabulaire. Mon éventail restreint de mots ne me permet pas de mettre en boîte les couleurs des émotions. Les mots fuient le sens que l'on voudrait donner, ils ne sont qu'approximations, des "à peu près" très lointains. Rose est trop proche pour qu'un mot ne l'effleure de si loin pour conter notre jardin commun.
 
 
 -•-
 
 
 
 
 
trois semaines pour un aller retour…




Mon voyage se déroulait d'une étrange façon. Je m'empressais chaque jour d'accomplir mon travail comme pour accélérer le temps, je n'avais qu'une envie, rentrer, vite. L’organisation de mon séjour avait demandé beaucoup d’énergie à mon agent, je devais me plier aux obligations. Mon planning couvrait trois semaines de rencontres et de mains à serrer. Mon statut d'artiste convenait à l'impression que je dégageais. Je manquais de concentration, les nuages me devenaient familiers, j'accompagnais leurs mouvances.
Je pensais souvent à cet homme qui perdait de l’opacité et balayait un parking d’hôpital : une belle histoire qui aurait nourri mon imagination si Rose n’y était pas mêlée.
 
Le vernissage avait tout d'une fête très chic, mes toiles avaient du succès. Les questions et commentaires que je ne pouvais éviter m’intéressaient moins. Je ne leur réservais pas le même accueil que d'habitude, quelque chose en moi changeait déjà, doucement. Un chapitre semblait clos. Tous les tableaux présents appartenaient à une époque révolue.
Marie-Ange, mon agent, me connaît très bien. Elle me prit à l’écart pour me demander de faire preuve de plus d'indulgence envers mon travail, me faisant remarquer que je manquais de nuances dans mes commentaires, j'étais trop dur avec mes "œuvres".
Dur ? Non, mon exposition m'avait éclairé, je me sentais un autre, je subissais une sorte de mutation. Avant, chacune de mes ventes m'amputait d’une partie de mon être. J'avais du mal à me séparer d'un tableau. Ces jours-là, je me sentais prêt à tout brader pour vraiment commencer à peindre. C'est une impression extraordinaire, le passé n'encombre plus le futur, tout ce qui a été dit de compliment en commentaires perdait ses amarres. Je sentais venir un vrai départ sans en connaître la destination, mais avec l'assurance que ce voyage allait être le plus grand de tous, "Voilà, c'est fait, tout reste à peindre maintenant".
 
Je passais le plus clair de mon temps à réfléchir dans le noir de ma chambre d’hôtel. Je téléphonais souvent à Rose, moins que je ne le souhaitais. Elle semblait très bien aller, j'avais hâte de la revoir. Mon voyage était une parenthèse, il me fallait reprendre l'histoire en cours. Cela me semblait urgent.
 
- Rose, je rentre dans deux jours.
- Tu ne m'as jamais quittée Georges, je suis contente, j'ai des nouvelles.
- De qui ?
Mon regard se posa sur la feuille morte, arrivée je ne sais comment dans ma valise.
- De moi ! N’est-ce pas pour cela que tu m'appelles ?
- Bien sûr que si ! Alors ?
- Je rentre à la maison.
- Comment ?
- Avec toi, si tu viens me chercher.
- Évidement Rose, je viendrai dés ma descente d’avion, mais je pensais que tu préférais être à l’hôpital.
- Oui je préférais mais tu sais que "Ce n'est pas la girouette qui tourne Georges, c'est le vent".
Grand-Mère avait toujours estimé qu'il n'y avait aucune honte à changer d'avis, quand les événements le demandaient. C'est ce qu’elle appelait la capacité d'adaptation. De toute façon, elle rentrait à la maison, et j'en étais réjoui. L’hiver à venir s'en trouverait plus chaud. 
- Je suis très content de ta décision. Je viens te prendre à mon retour, après-demain.
-À partir de 13 h, s'il te plait mon garçon.
Après un bref silence, elle raccrocha.
 
J’ai tardé à faire de même, la sonnerie intermittente nous maintenait en relation clignotante. Elle me manquait beaucoup, plus que d’habitude. Je ressentais une forte envie de la revoir, comme après une longue absence où la mémoire s'endort jusqu'au matin où elle vous réveille d'un sursaut.

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MESSAGE du Webmaster, vous trouverez les suites de ce roman dans le forum  "Romans fiction' de la catégorie Espace Auteur 
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F. (fiction) episode 1 :: Commentaires

Re: F. (fiction) episode 1
Message le 10.07.16 22:01 par nessim
je vous livre le premier épisode d'un roman, le seul que j'ai écrit, comme un challenge au début et par grand plaisir très rapidement. Les commentaires sont bienvenus, à 10000 com je publie l'épisode 2 :-)
avatar
Re: F. (fiction) episode 1
Message le 11.07.16 8:39 par Sortilège
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ça compte pour 11 nan ? bon il en faudra quand même 1000 autres.
Dans tes histoires, il y a toujours eu un échos en moi
Re: F. (fiction) episode 1
Message le 11.07.16 12:21 par Ela
…et de deux , ou de douze Smile
 
je retrouve déjà les premières secousses d'émotions énigmatiques et m'en reviennent tous leurs liens-passeurs à venir ... mais moi je dis trop rien, j’ai une longueur d’avance … et les clefs…. alors je risquerais de faire que des boulettes en mauvais teaser-langage..

Juste : à suivre F. , vraiment à suivre....
Re: F. (fiction) episode 1
Message le 11.07.16 12:27 par Ela
... à suivre, à grand cœur !

( +1 Very Happy )
avatar
Re: F. (fiction) episode 1
Message le 11.07.16 14:03 par Claire Obscur
Je crois que les premières émotions sont là... je crois aussi que c'est à suivre absolument, même si je n'ai pas de clefs... Bon d'après mes comptes tu as déjà 14 commentaires... Mamamilla, ça va pas aller assez vite... donc je suis allée là haut sur la montagne pour crier tes mots, et des mots de commentaires, me sont revenus par 10n les mots J'AIME, Les mots MERCI... avec les sourires des arbres qui ont reconnu leur feuilles et des rochers aussi qui se sont accrochés à ces mots... je les ai lus à haute voix, pour eux, pour moi. Peut-être même pour Rose... celle qui pousse dans la neige. Alors si on ajoute tout cela je gage que tu approches les 10000 coms... Quand la nature est émue, tu sais, on ne l'arrête pas. Elle aussi, elle sait se servir des échos, je les entends encore....Je suis sûre que Sorti a entendu ces mêmes échos.
Je trouve ton idée de partage sublime et nos Mots z'arts Voyageurs te font la révérence... Je t'envoie un MP... MERCI NESSIM ! il va se trouver sur FB, je le sens dès que j'aurai eu ta réponse !
avatar
Re: F. (fiction) episode 1
Message le 11.07.16 17:15 par Vividecateri
moi j'aime ceci...."Rose me souriait, elle avait pris sa décision. Je restai tout l’après-midi en sa compagnie, elle ne parla plus du balayeur. Elle me questionna sur mes tableaux en cours, s'inquiéta de savoir si tout allait bien pour moi… comme à son habitude… Quand je viens voir Grand-Mère, c’est elle qui me visite."
kissous
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Re: F. (fiction) episode 1
Message le 11.07.16 18:26 par Claire Obscur
Oui moi aussi je m'étais fait la réflexion que ce passage était empreint d'une fine observation et d'une exquise délicatesse !!!
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Re: F. (fiction) episode 1
Message le 13.07.16 4:35 par EPONINE52
Very Happy Very Happy   Alors là j'estime que mon commentaire se multiplie par cent parce que j'ai vraiment envie de connaître la suite. J'ai été captivée dès les premières lignespar ton récit empreint d'une grande poésie, de plus ton écriture est très fluide et agréable! Il y a beaucoup de passages qui sont de véritables perles comme, entre autres " au bas de l'escalier de l'entrée, une rose poussait dans la neige" "le regard de l'absence au visage de l'enfance était une trop grande souffrance" et aussi le bonheur n'existe plus, il est devenu une invention des riches pour faire avancer les pauvres" bref il y en a encore tant !! Tu mènes ton récit avec brio et tu parviens à la perfection à faire ressentir au lecteur les émotions de tes personnages. F ainsi est très attachant, c'est un écorché vif et un passeur de lumière ! J'aime beaucoup aussi le lien qui unit Georges à Rose ! Bref j'aime tout ! J'adore le changement de style, rapide quand Georges descend de l'hôpital, serein lorsqu'il est avec Rose, tu as super bien fait de le poster là ! tu devrais absolument le faire éditer parce que franchement c'est tout simplement excellentissime et j'suis bien contente de finir ma lecture par ton roman ! Alors merciiiiii Nessim ! Foi d'Epo CASQUETTE A RAS MAIS A RAS DE TERRE pour ton histoire superbissime ! bisous et douce nuit loin de tout ennui et à bientôt pour la suite parce qu'en plus quand j'ai lu dans ton récit il était 4 H eh ben figure toi que moi il était 3H59 alors mon comm il en vaut bien 100 et même mille ! Bon sous la couette maintenant ! à bientôt Nessim et merciii ! jocolor geek  
Re: F. (fiction) episode 1
Message le 13.07.16 19:28 par nessim
franchement, je suis content de l'accueil que vous fête à cette histoire (non y'a pas de faute:-) j'y tiens un peu beaucoup. J'y ai vécu le temps de l'écriture et j'en ai de très bons souvenirs. je ne sais pas quelle serait la période "idéale" de parution pour vous. Ceci dit il en sera comme le vin car pour être moins "jeune - plein de faute-" il mature entre les mains précieuses d'une relectrice (Merci Ela). 

Sortilège

Merci sortilège j'espère que la suite raisonnera au temps. (dac pour le comptage:-)

Ela

Merci toi, du regard en fond et en surface.

Claire Obscur

ton com me fait sincèrement très plaisir, et doublement par ce que grâce à cet espace que tu construis moi je replonge dans cette histoire...et ça me fait grand bien:-)

Vividecateri

Merci Vivi, on peut dire que le "profil" de Rose est dans cette citation

EPONINE52

Ha je suis content que tu entres dans mon histoire...et en plein:-) Bienvenue Christine...à la suite ...tu vas voir;-)
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Re: F. (fiction) episode 1
Message le 14.07.16 0:02 par Claire Obscur
Je suis persuadée que cette fiction va nous faire du bien à nous aussi...  et je suis heureuse de créer ce forum à cause des amitiés qui peuvent naitre et développer de belles entraides... Merci à toi aussi de permettre cela. Et merci à tous les utilisateurs d'ailleurs ! alien
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Re: F. (fiction) episode 1
Message le 15.07.16 15:41 par EPONINE52
Moi je pense tout comme Claire ! je trouve cela formidable que nous puissions nous retrouver, créer des amitiés et surtout faire de ce forum un lieu de partages où l'on se sent bien, et c'est super d'avoir ouvrir cette catégorie "Roman" et de lire ainsi la fabuleuse histoire de Nessim ! Merciii à vous tous d'être là ! Moi j'suis contente ! bisous et excellent weekend loin de ce monde de peines.
Re: F. (fiction) episode 1
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F. (fiction) episode 1

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