Les Mots Z’Arts Voyageurs (Voyagination)

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 attention! c'est une histoire d'eul'diable

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hoelhamon

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Date d'inscription : 04/06/2016

15062016
Messageattention! c'est une histoire d'eul'diable

Un paradigme du dogme diabolique, son jus gras et ses petites manières.
(Prévoir un supplément pour les frites)
 
 
 
La rue dansait sur ses mille pattes de grès gris, roulant vers le bassin du port sous le regard glauque des réverbères au son d’une musique silencieuse, un chant éteint, né de brumes nocturnes et de caucherêves accouchés des sommeils paradoxaux.
Croque-mouche vit le jour, ou plutôt la nuit, d’un croisement inattendu entre le souffle aviné d’un ronfleur obèse et la délicate expiration d’un défunt. Ainsi viennent au monde les plus improbables créatures. Il avait les pattes grêles comme bois mort et le dos fortement bossu. S’il n’éveillait pas particulièrement la peur, ses petites cornes grisâtres et flasques le signalaient pourtant bien comme démon. Qu’il soit né avec des cornes molles le rattachait à la basse caste des diables miteux, lors, sa peau verruqueuse, parsemée de touffes de fourrure rase et pelée, ne portait en rien le rouge du creuset où le jaune des flammes éternelles, mais se contentait d’un kaki boueux.
 
Il frappât du sabot quelques mesures du vilain chant nocturne puis se curât le nez d’un ongle noir. Rien ne pressait de l’improbable mission qui se traçait sur le parchemin serré dans sa  main libre. S’il avait dû faucher quelques millions d’âmes comme un cavalier de peste où créer de solides et fortes rancunes menant à la guerre, son arrivée aurait été bien plus sombre et tumultueuse ; mais autour de lui aucun battement d’aile ne signalait d’ange en patrouille et pas une seule escadrille de crucifix ne s’apprêtait à bombarder la ville à grands seaux d’eau bénite. Dieu se foutait de lui.
Croque-mouche poussât un soupir infect, propre à faire crever une portée d’hermines, se grattât le derrière, et mit ses lunettes. D’un geste négligent il décachetât le sceau de cire rouge et vit apparaître une écriture en pattes de mouche qui semblait sauter d’un bord à l’autre du parchemin sans vraiment respecter la ligne droite ou un ordre quelconque.
 
Notre diable ayant un œil sur le front et l’autre sur le menton, l’ajustement des lunettes s’avérât complexe. Il aperçut bien quelques groupes de mots, devinât un sens plus ou moins cohérent, et, en tant que diable Breton sans foi ni loi, décidât de donner au texte un sens qui lui permettrait de finir cette nuit avec une cuite bien rude et mémorable.
 
Il devait rechercher une âme, cela restait lisible. Mais les détails concernant le futur damné se perdaient dans le désordre absolu de l'écriture et le flou de sa vision. Regardant avec courage l'alignement des toits, pentes et clochetons d'ardoise qui coiffait les demeures bourgeoises de la placette, il s'écriât un « Nom de dieu ! » retentissant qui lui valût un éclair bref accompagné d'une odeur de soufre comme il les aimait. Puis, claudiquant et sautillant à la fois il s'en fût chercher dans le dédale gris sombre quelques bonnes raisons de retourner mâtines aux enfers accompagné d'un quidam plus ou moins volontaire.
 
Son nez en forme de trompe se tortillât avec délice dans les cheminées d'une maison d'armateur, reniflant la malice, l'avarice, la luxure et le stupre, un fumet de gourmandise et quelques relents d'envie. Pas de paresse en ce lieu, quelques colères manipulatrices, mais surtout, indéniablement, un parfum d'orgueil à faire chavirer le plus ivrogne des démons. Il sortit donc son miroir des âmes, l’équipât à la base d’une fiole dodue et se mit à capturer les condensations issues de la cheminée. Il y avait bien là de quoi saouler son diablotin.
 
 Monsieur kerdreuz roulait sa bedaine d'une pièce à l'autre derrière le fessier rebondi de sa moitié qui valait bien un double. Il avait ce physique étrange des hommes ronds du ventre et maigres de jambes.
 La danse des époux ballotait de droite à gauche, et inversement, leurs formes amples sanglées dans des  vêtements de qualité qui s’avéraient grotesques sur leur physique de bibendum. La mèche immense de cheveux gris censée couvrir  la calvitie  de Dynig Kerdreuz ballotait au gré de ses gesticulations et scandait la messe glauque qu’ils se jouaient à chaque fois que le maître de maison se faisait surprendre dans ses activités licencieuses.
       Encore, encore et encore ! je ne peux pas embaucher de personnel qualifié sans que vous ayez l’œil rivé aux serrures.
       Je surveille ma mie, je veille à la qualité des prestations et au respect des tâches.
       Les taches parlons-en !  Un sein qui ballote, une croupe qui gesticule et vous voilà plus glaireux qu’un  œuf de grenouille. Je m’en vais vous quitter !
       N’y pensez pas ma mie, n’y pensez pas ; et ma légion d’honneur qui s’en vient ? Et mon élection au conseil de l’école des jeunes pupilles? Et peut-être des palmes académiques ? Tout s’envole si vous divorcez.
       Et ce petit domaine au sortir de la ville que vous devez m’offrir, mon mari? Je le perdrais aussi, sans compter la réputation de vos initiales qui en pâtirait.
       Mes initiales ? J’aurais pour vous ce domaine car j’ai les moyens de faire saisir la veuve, bien sûr, je possède ses créances, mais  qu’en est-il de mes initiales ?
       Dynig  Suliac Kerdreuz ! D.S.K. ! Vous êtes maudit ! Prions, Dynig, prions !
Tombant à genoux au milieu du grand salon ils firent oraisons de calculateurs, l’une priant pour son patrimoine qui allait grandissant et l’autre pour conserver les quelques honneurs qui lui donneraient accès à des chairs plus fraîches en même temps que la reconnaissance de ses pairs dont il se rengorgeait. Il fit promesse de mieux se cacher la prochaine fois, mais bernique, madame  avait déjà rencontré la future bonne bien gironde qui lui vaudrait un beau bijou.
 
Croque-mouche se versât à même la goule une solide rasade de la liqueur d’âme.  Gouleyante, ronde et nerveuse, elle lui donnait au palais un goût de réussite déjà bien marqué, ces deux-là valaient un bon accessit. Mais la messe noire n’était pas finie. Deux maisons plus loin une voix forte claquait au sortir d’une large cheminée moderne, rénovée avec ostentation et mauvais goût.
       Tu te prends pour quoi, roulure ? Je suis le patron ici, le patron t’entend ? Sans moi t’es rien, tu n’existes même pas. Je te dis rampes ! tu rampes, je te dis ta gueule et tu fermes ta gueule ! Je te dis couches toi là et tu te couches.
       Je ne me prostituerais pas avec ce porc de Kerdreuz !
       C’est une partie, entre gens de la haute ça se fait couramment, tu lui fais ce qu’il demande et j’ai le chantier des immeubles sociaux du centre-ville. Merde ! c’est pas difficile à comprendre ! Depuis le temps qu’il te mate ça va le faire.
       Tu as le chantier, j’ai le travail et tu as les honneurs et l’argent que tu dépense avec des filles faciles !
La gifle sonne, terrible, sèche et brutale.
       Si j’avais pas été là au sortir de l’école d’archi t’en aurais fait quoi de ton diplôme ? Si je t’avais pas repérée et mise au travail t’en aurais fait quoi de ton talent ? t’es incapable de comprendre comment ça fonctionne, t’aurais même pas obtenu un chantier sans moi. Alors si tu veux pas que Kerdreuz y se défoule sur tes gamines tu fais ce que je dis et tu la boucles.
Les sanglots rebondissent en échos sonores dans la nuit sombre. Croque-mouche goûte l’amertume et le désespoir, un mélange tonique, relevé de colère et d’une dose bonne d’acédie, voilà bien un glorieux sujet, fainéant, violent, sans scrupules, un vrai gibier d’enfer comme il en existe tant dans les fosses du diable. Il semble à notre diablotin que se profile un choix embarrassant.
 
Les murmures surgis d’un toit voisin attisent alors sa curiosité. Il respire un parfum bien connu.
       Les voisins ont encore changé de voiture chéri. Tu as vu ce corbillard qu’il se traîne l’architecte ? Un vrai rêve de croque-mort.
       C’est du toc, une BMW, il a pas les moyens de se payer une Audi. Dans la même gamme t’as une Porsche. Je te parie qu’il en crève d’envie le Julien, mais il a pas la carrure, comme pour son bateau, il achète un trimaran mais il a peur de passer le môle avec une annexe. C’est un looser.
       Un looser qui en jette pas mal quand même, si ça continue comme ça il va se retrouver dans les petits papiers de Kerdreuz. Là ça pourrait changer la donne.
       Parles pas de malheur, déjà qu’ils ont acheté la voiture et le jardin d’hiver avant nous, faut qu’on gagne des points avec la piscine. T’as revu le décorateur ?
       Oui … il est venu cet après-midi pour prendre des mesures dans le jardin.
       Encore ? Il vient au moins deux fois par semaine quand tu ne vas pas le voir.
       On collabore mon chéri, tu es tellement exigeant ! On se voit pour te satisfaire.
       OK, ok, il me présente quand les plans ?
       Bientôt mon chéri, nous travaillons activement aux plans. C’est pour bientôt.
 
Huuuum ! Une bonne dose de mensonges sur une couche épaisse de luxure, une croûte d’envie pour masquer le tout et des pépites de jalousie. Que voilà un fameux cocktail. Gobe-mouche commence à se sentir bien ivre. Cette liqueur d’âme est encore un bon cru.
 
Le fumet cachottier d’une âme crasseuse se faufile alors sous son renifleur à vices. La dernière demeure de la place est sombre, ancienne, entourée d’un parc à l’abandon et  
quelque peu délabrée. Notre diablotin y voit à travers les vitres crasseuses se déplacer une lueur de chandelle hésitante.
       Gwénaëlle ? Gwénaëlle, où te caches tu donc ? Allez ! fais pas ta mauvaise tête. Ah, ben t’es là, qu’est-ce que tu fais dans la cuisine ?
       Je me fais des nouilles et j’en profite pour me réchauffer.
       Des nouilles ? t’as fini les haricots d’hier ? hein ? t’as fini les haricots ?
       Tu m’emmerdes avec tes haricots, avec tes  boîtes de cinq kilos on en bouffe une semaine entière des haricots.
       Ben oui, avec sept euros on mange une semaine, quand on aura assez économisé on remonte sur scène et on fait un tabac. A nouveau la gloire de Pierrick et Gwenaëlle !
       Tu parles d’une gloire ! à bouffer tes haricots on va doubler de volume et péter comme des gorets. J’ai jamais vu un rapiat pareil.
       Ça coûte cher le matos, tout ce qu’on peut gratter c’est un pas vers la gloire, on va revenir je te dis, on va faire un come-back d’anthologie.
       Si t’avais payé les musiciens on serait encore en haut de l’affiche, j’étais une star, moi, pas une bouffeuse de haricots. On me jetait des fleurs, on m’adulait.
        Tu parles, t’as pas dépassé les émissions télé minables avant que je te ramasse.
       Je suis une gloire moi, UNE GLOIRE ! je ramperais jamais pour revenir sur scène.
       Et moi je m’arrache les veines à préparer le matos, à entretenir les costards…
       Les costards y sont has been et bouffés aux mites! et ton matos c’est des couscoussiers de récup avec des ampoules de  cinq watts et du fil que tu voles dans les squatts. T’es la loose, Pierrick la loose. Qu’est-ce que je fous avec un naze pareil ? Moi, la gloire des écrans, la plus belle voix des cent dernières années ?
 
Croque-mouche se délecte de ce jus doux-amer, une pointe de mégalomanie soutient le corps du breuvage et le rend puissant. Le pauvre diable en perd les pédales, rond comme une balle de golf il cherche dans les limbes de sa soulographie les dernières lueurs de conscience qui vont lui permettre de faire son choix. Avant de sombrer dans le coma éthylique il se lance et passe à l’acte.
                                                  ***************************
Lucifer est furieux, les flammes coulent de ses yeux comme des larmes de lave. Tout le conclave des démons regarde croque-mouche avec un air réprobateur. La moitié rigole sous cape et l’autre se fend la pêche en catimini. C’est le plus beau loupé de toute l’histoire des enfers.
Au milieu de la caverne, sur la table des jugements, le diablotin pelé compte ses morceaux en essayant de trouver un ordre logique. Il va se faire éclater sur une grande surface et l’ensemble mettra une éternité à se rassembler. Sa gueule de bois est monumentale.
A ses côtés La jeune architecte déploie ses ailes blanches et ses deux filles, innocentes et pures font de même.
       DES ANGES ! Putain de toi ! Tu nous ramènes des anges ici !!! Tu es le plus grand malade de tout l’enfer !!!! Qu’est-ce qui t’as pris ?
Croque-mouche se liquéfie, sa bouche se perd vers le bas, ses cornes fondent en une diarrhée grise et ses yeux chagrins s’emplissent de larmes. Au milieu de sanglots convulsifs il réussit enfin à parler.
       Gast a gurn ! Tout saoul que j’étais, je pouvais pas la laisser la-bas ! C’est une bigoudène.
Et dans une lumière vive elles s’envolent vers le paradis emportant avec elles le diablotin surpris. Entre Bretons on se serre les coudes.
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attention! c'est une histoire d'eul'diable :: Commentaires

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Re: attention! c'est une histoire d'eul'diable
Message le 15.06.16 17:33 par Vividecateri
C'est une histoire diaboliquement bien tournée... mais comme j'ai eu pitié du diablotin... je dois être un ange....pourtant je ne suis pas bretonne... kesako euh non kenavo.... Kissous
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Re: attention! c'est une histoire d'eul'diable
Message le 17.06.16 19:52 par EPONINE52
Very Happy Very Happy J'me suis régalée avec ton récit caustique à souhait ! Là on est en pleine dérision et j'adooooore ! Juste une remarque, tu t'es trompé à chaque fois dans le passé simple "il frappa" "il se cura" "il s'écria" "se tortilla" entre autres ! Sinon j'crois que malgré ton récit excellentissime, j'vais devoir te donner un grand coup de règle en fer sur le bout des doigts  affraid No !! Explications : normalement il est stipulé dans les règles qu'un texte ne doit pas dépasser 1 300 mots ! Aussi tu aurais du le scinder en deux parties car il est bien trop long ainsi ! Sinon j'ai passé un excellent moment alors merciiii pour l'évasion ! Foi d'Epo en un mot comme en six cent soixante six CASQUETTE BIEN BAS pour ton conte génial !!! bisous et douce soirée loin des diables assoiffés ! A bientôt !!  jocolor geek king cheers cheers cheers
 

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