Les Mots Z’Arts Voyageurs (Voyagination)

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 La sittelle torchepot

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hoelhamon

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Date d'inscription : 04/06/2016

10062016
MessageLa sittelle torchepot

La sittelle-torchepot ou
Le complexe d’Escher revu par Magritte
 
 
Armand lisse sa moustache. Le miroir au-dessus de la cheminée lui renvoie l’image de son chapeau melon délicatement posé sur sa chevelure brune et lisse. Il époussette d’un geste négligent les quelques pellicules qui parsèment l’arrière de son col et réajuste son pardessus. L’horloge marque huit heure moins deux. Le parfum du melon envahit le vert amande du papier peint de traits orange pâle. Il attend.
 
Le train surgit de la cheminée à l’heure pile, au moment même où le chapeau sonne huit fois. L’horloge annonce  d’une voix langoureuse les programmes de la British Broadcasting Corporation pour la semaine à venir et le train s’éloigne vers le salon avant de traverser le meuble de la bibliothèque au milieu d’un incunable de Shakespeare. Le panache de fumée blanche dessine des visages diaboliques autour de la divine comédie avant de s’époumoner langoureusement sur une couverture de Sade en cuir rouge. Le coucou turpide surgit de la boite au lettre et hurle des insanités à travers le couloir, il est temps.
 
Armand s’empare de son parapluie noir et le charge de cartouches à chevrotines neuf millimètres, douze grains par tube, cela devrait suffire pour une sittelle-torchepot. Le courant d’air se met à rouler le tapis vers le fond du couloir et la porte s’ouvre sur un néant curieux.  Les damiers noirs et blancs régentent le pallier. En formes de poissons imbriqués ils traversent majestueusement le sol en glissant vers les murs. Armand s’est équipé de ses chaussures « pieds-nus-dans-l’eau » et les orteils de cuir pataugent dans le miroir liquide qui recouvre le sol. Arrêté au bord de la première marche il contemple le hall immense et ses colonnades soutenant les plafonds en ogives et les caissons des voûtes. Des personnages nus de marbre blanc au nez proéminent  grimpent les escaliers en scandant les murs de cris gutturaux.
       Haut ! haut ! haut ! haut !
L’antienne lancinante semblable à un éclat de rire au ralentit marque chacun de leurs pas vers le pallier, avant qu’ils ne disparaissent dans les angles népotiques des cloisons tribales à peau blanche. Armand se détend.
Il choisit de suivre les mêmes personnages, mais à la peau noire d’obsidienne, imbriqués parfaitement dans les premiers, ceux-ci descendent vers les bassins rectangulaires de la placette.
       Bas ! bas ! bas ! bas !
Le chant répétitif marque chacun des pas  qui le mènent vers un des côtés de l’espace. Un souffle d’air léger pousse une pluie fine de petits bonshommes vêtus de noir accrochés à leurs parapluies dans une chute oblique et prépondérante. S’ils définissent la verticale, la sitelle torchepot devrait se trouver dans le sens exact de n’importe où. Normalement ils chutent perpendiculairement à l’axe de l’horizontale. Armand note la fermeté avec laquelle ils tiennent leurs minuscules cartables de cuir noir. Aujourd’hui la dérive peut s’avérer importante selon l’angle choisi par l’oiseau. Il sent qu’une déviance latente l’attend.
Selon la physique et la règle, tout rentre dans tout et n’importe quoi dans n’importe quelle surface, mais il n’y a pas d’espace vide. Hors, la sittelle torchepot s’évertue à se maintenir dans des instants imprévus, des cabrioles impromptues, des éclats improbables. Ce diable d’oiseau s’accroche à n’importe où d’une façon anarchique. Si elle n’en a pas conscience, elle reste néanmoins coupable selon le concept de responsabilité qui définit les statuts de l’onirique. Le théorème d’incomplétude ne s’accepte que s’il est complet.
Le canevas parfait insupporte les frasques de ce petit sittidé passériforme qui se pose avec insolence sur les lignes de force dans des positions impossibles. Bornée et joyeuse, la sittelle s’attelle à ignorer le sens du haut et du bas, mais sans ordre. Agitée, frémissante, emplie de vie dans son œil uniformément noir qui explose de myriades d’escarboucles multicolores, elle tourbillonne avec frénésie dans l’espace sans aucun respect des théorèmes géométriques. Elle nie la ligne autant que la composition, la seule chose qu’elle connaisse c’est le point de fuite. Cela rend l’animal incontrôlable. Armand frémit de rage, mais juste un instant.
Parfois les pigeons se peignent aux couleurs de l’éther, parcourus de nuages espacés sur un fond de ciel bleu. Il leur arrive même de cacher le visage d’Armand derrière leurs ailes parallèles, le plus souvent quand il vise la sittelle. Complicité d’oiseaux. Quelques-uns survolent le village qui commence au bout de la table sur laquelle il vient de poser le pied. Comme d’habitude, le paysage a changé durant sa descente, mais cette fois il n’en est pas mécontent. A sa droite, les barques dansent dans le port. Il se dirige entre les gigantesques livres empilés sur le plateau de bois vers la ruelle qui monte dans une parfaite perspective vers le haut de la colline. Il contourne le cendrier ou repose une gigantesque pipe et s’approche des commerçants. Une odeur de fruits acidulée lui signale la qualité de la boutique avant qu’il ne voie les cageots de fruits et légumes sagement alignés. Le couple est charmant bien qu’immobile. Ils ont chacun une pomme verte en suspension devant le visage, c’est peu pratique dans un commerce, surtout pour compter la monnaie, mais ils ont l’air de s’en accommoder. Armand se fait charmant, la population indigène a parfois de ces étranges passions pour les rebelles. Le chasseur connaît les ruses complices, son oreille s’y entend.
 
Le dialogue s’annonce plus facile avec des gens qui ont un fruit devant le visage plutôt qu’un bouchon dans chaque pavillon, il est satisfait d’avoir évité le caviste. Armand s’élance.
       Charmante tradition que ce fruit flottant devant vos pimpants visages. Une habitude locale ?
       Holà quidam, nous prends-tu pour des pommes ?
La question l’interloque et pose un interlude interrogatif.
       N’y voyez pas malice, je posais la question sans arrière-pensée.
       Si tu n’arrière-pense pas, ce que nous portons devant nos visages ne t’avance à rien. Alors ne ramène pas ta fraise.
       Je m’inquiétais simplement de la gêne occasionnée.
       Des salades tout ça. L’es-tu inquiet ? Où simplement veux-tu nous prendre le chou ? Occupes-toi de tes oignons.
       Fort bien, ne vous fâchez pas, je vous laisse en paix.
Avant que la situation ne dégénère, Armand préfère prendre ses distances. Il se rappelle alors que cet endroit a été dessiné dans le sud de l’Italie. Il enfreint l’omerta en posant des questions en public. Ici tout se sait mais personne ne parle. Il préfère ne pas être insistant et juge inutile de poursuivre ses recherches dans ces parages. Monter la rue ne le mènerait qu’à un simple côté de la feuille. Il préfère redescendre vers la ligne d’horizon bien plus propice à son enquête. Il s’éloigne d’un pas combattant.
Le passeur se balance au bord du quai sur une mer de traits réguliers comme une frise grecque. Armand monte à bord et négocie son passage en monnaie de singe qui jaillit de sa bourse en cris gutturaux et se précipite dans la mature. Amusé, le capitaine fait hisser les voiles et l’esquif s’éloigne de l’estran dans un feulement chuchoté. Le ciel noir et blanc zèbre l’horizon droit comme un tracé de géomètre. Les nuages s’assombrissent au passage d’un rocher immense suspendu dans le ciel et coiffé d’un château aussi gris que la pierre. La mer s’agite de reflets bleus et verts qui se transforment bientôt en une belle colère océane festonnée d’écume blanche. Armand serre les dents et respire à pleins poumons pour éviter la nausée qui monte. Il regrette de n’avoir pas pris ses chaussures « pied-marin » dont les orteils sont adaptés à cette situation. Appuyé sur la lisse il regarde au loin une monumentale structure blanche parfaitement géométrique dont les angles absurdes se perdent dans des horizons imprévus. La règle semble ici se poursuivre à l’infini pour arriver à son expression pure, il n’y a plus aucun instant inacceptable dans ce palais de la dimension. Le haut y est bas, la droite se courbe et même l’angle le plus anodin y devient un outil menant vers des instants improbables. La quatrième dimension fait le nid d’un autre présent dans ce temple de la géométrie. Armand descend dans les vaguelettes d’eau claire comme un cristal et se dirige à pas lents vers l’escalier blanc qui se tend vers ailleurs sans dire sa direction. Il patauge quelques mètres et pose enfin le pied sur le marbre immaculé. Le temps se suspend, l’infini se divise et se recompose en lignes ondulantes qui le mènent vers « là-bas ».
Le temps suspendu l’accompagne, ici il n’est pas l’heure, à aucun moment. Chaque souvenir, chaque sentiment, mènent au présent, à l’instant immobile mais éphémère où l’humain existe sans contrainte dans un bain de sensations. Il est l’heure tiède où la chaleur du soleil dessine des ombres nettes sur son carnet de croquis ; il est l’heure caressante où le vent des foins amène des chants lointains nés des voix minuscule éparpillées dans les champs dorés ; il est l’heure parfumée que le souffle des trembles et des peupliers hante de leur frémissement le long du chemin de halage ; il est l’heure brûlante qui fait vibrer la route tremblante de chaleur contre le mur du cimetière, au ballant des cyprès noirs.
Au centre de toutes les lignes, sous un nœud étrange et creux du chêne où il s’adosse ; Armand aperçoit le nid de la sittelle qui se dissimule, enroulé de bonheur, dans un ruban de Moebius. Des petits becs sans plumes, laids et piaillant, semblent surgir du bois ridé pour se tendre vers la lumière. L’oiseau est là. Bleu, jaune aussi, et son visage blanc se pare d’un masque noir comme un bandit rusé. Armand sourit. L’ennemi de sa concentration n’est qu’une minuscule boule de plumes propulsée par son besoin de vie. Son agitation incessante et ses vols furieux ont brisé en mille éclats les traits d’encre noire qui s’en allaient tracer le paysage d’une sombre humeur. Armand sort sa boîte de pastels, se ravise et puis les range avant de songer à installer son matériel d’aquarelle. Mais il n’a qu’une gourde d’eau. Il remet dans son grand sac de toile les pinceaux et la boîte de petits carrés multicolores.
Son regard se pose sur le paysage, des rayons obliques tracent les ombres mobiles du paysage dans la fin d’après-midi. Le canotier de paille repose de guingois sur son front trempé de sueur et le parfum des foins envahit sa mémoire. Le crayon repose dans sa main fine, presque translucide, évadée du présent vers un monde linéaire. Le vent tiède apporte les cris et les chants des faneurs qui s’agitent autour des charrettes de bois gris et des chevaux placides. Mille sensations envahissent son âme avec une force ancienne. La vie bruisse, fourmille, habite chaque instant du paysage avec une force pure et lumineuse. Armand laisse couler des larmes de bonheur sur le temps qui se déroule et pose son carnet de croquis. Apaisé, assagi, il s’allonge sous le chêne et regarde le petit oiseau multicolore au bec pointu qui mène une sarabande drolatique dans les branches. Puis il s’endort.
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La sittelle torchepot :: Commentaires

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Re: La sittelle torchepot
Message le 11.06.16 14:24 par Claire Obscur
j'ai monté l'escalier pour descendre à la cave et retrouver le trou-vers dans la pomme qui flotte devant l’œil du chapeau melon. je suis rentrée dans le Verre mi-fugitif à mi-chemin entre la figue et le raisin des cageots de chapeaux...
Ces senti-mètres de mots m'ont épuisée à descendre monter dans les aigus graves des sittelles qui ont torché le pot sans complexe pourtant maigre et cher... les deux m'irritent l'escher et le magre... j'en ai pris une echermagrite avec plein de calcite dans le melon... je manque d'oxygène avec tous ces ites ...que tu chantes et ré cite
N'importe quoi maintenant je divague en vague d'incertitude,
Intéressant comme voyage dans ce train fureteur, Voyagination en est tout chamboulé...

Cependant, petit rappel, dans les règles du forum, il y a un truc que tu n'as pas vu...ou peut-être plusieurs ? les règles vont être complétées bientôt mais elles sont dans le porte-ail (tu ne crains rien il n'y a pas de vent pire) et toujours en vigueur...
1300 mots au total pour chaque texte (indiqué aussi dans la racine de chaque forum, et de ce forum dans lequel tu écris... (http://voyagination.forumactif.org/f1-nouvelles?tt=1)'je gage qu'il y en a beaucoup plus !.. sinon tu fais des épisodes... !!!héhéhéhé !!!
 
À bientard El hohamon ! cheers :!! Very Happy
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Re: La sittelle torchepot
Message le 11.06.16 16:51 par Vividecateri
je me suis perdue... je ne sais plus où est le haut où est le bas...
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Re: La sittelle torchepot
Message le 12.06.16 9:07 par hoelhamon
Désolé pour les 1300 mots, mais j'ai posté le texte dans son intégralité. C'est une de mes participations au concours "Arts et lettre de France" pour laquelle j'ai eu un petit prix cette année. La lutte est rude et les règles très strictes, ce qui est normal. Je ne suis qu'un amateur éclairé à la bougie dans ce palais de lumières qu'est la littérature classique. Mais j'essaie. Je fais mon "petit scarabée". Ce sera mieux encore l'année prochaine. Aujourd'hui je poste un "pantoun". Une forme de poésie d'origine malaise aux règles chinoises. Je n'ai pas eu de récompense, mais je l'aime beaucoup. Il y a la règle et il y a aussi la sensation. Celui-là me fait vibrer.
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Re: La sittelle torchepot
Message le 12.06.16 11:53 par Claire Obscur
Ne t'inquiète pas pour les 1300 mots, c'est vrai qu'il faut lire les règles avant de poster pour être sûrs de ne pas prendre des chemins de traverse, il n'est pas sûr de passer à travers les murs sans bosse... Franchement, en lisant celui-là j'ai bien pensé que l'exercice n'était pas simple !!!! J'ai l'impression que le petit scarabée aime se frotter aux vastes méandres de la langue, sans malaise et je dirai même avec d'élégantes chinoiseries que j'apprécie. Je ne suis pas étonnée de son succès dans ce concours !
Merci Hoel je vais aller lire l'autre texte dès que j'aurai fait mon petit tour aux coms !!!
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Re: La sittelle torchepot
Message le 12.06.16 19:28 par EPONINE52
Very Happy Very Happy Very Happy Et me revoici ! J'vais encore faire la radoteuse de service mais tu vas t'y habituer !! Ton récit est vraiment génial ! J'ai adoré tous ces clins d'oeil et j'ai fait des recherches sur Escher car je ne connaissais pas son oeuvre et j'ai donc évidemment bien mieux compris ton fabuleux texte ! Il recèle de merveilleuses pépites ! On entre de plain pied en plein surréalisme, ou pour le moins dans un univers décalé et étrange ! Tu conduis ton histoire de main de maître et avec grand brio ! En plus j'suis contente car grâce à toi, j'suis moins bête !! J'te l'dis donc comme j'le pense et foi d'Epo CASQUETTE A RAS DE TERRE pour cette perle !! J'te l'ai déjà dit mais vaut mieux deux fois qu'une alors bisous et douce soirée loin de ce monde insensé ! A bientôt !!  flower jocolor king cheers cheers
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Re: La sittelle torchepot
Message le 13.06.16 12:43 par hoelhamon
Enfin un jour où j'ai l'impression de servir à quelque chose. Si tu as découvert Escher creuse encore. C'est un génie dans le vrai sens du terme et un immense artiste. Ses gravures sont des chefs-d’œuvre et son sens de la perspective s'appuie sur des connaissances de physique et de mathématiques extraordinaires. Quand à Magritte...
Re: La sittelle torchepot
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